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EDITO – Le Maroc à la croisée des chemins – quand la boussole morale vacille

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Il est un malaise qui ne dit plus son nom, une fièvre silencieuse qui gagne les rues de Casablanca comme les ruelles de Fès, les marchés de Marrakech comme les lotissements de Tanger. Cette fièvre, c’est celle de l’argent-roi, de la course effrénée au gain immédiat, du « pourvu que je m’enrichisse, les moyens importent peu ». Et son dernier révélateur en date, aussi cruel qu’emblématique, s’appelle l’Aïd Al-Adha.

Car que reste-t-il de cette fête du partage et de la Baraka, sinon un gigantesque ballet mercantile où chaque geste, chaque service, chaque parole devient prétexte à transaction ? Du vendeur de charbon au marchand de moutons, du fruitier au boucher qui propose l’égorgement, le dépeçage et le découpage « prêt-à-cuire », tout est désormais payant, tout s’achète, tout se monnaie. L’entraide d’antan, la bonne ambiance de solidarité et de générosité qui animait nos parents et grands-parents, semble avoir disparu dans les brumes d’un passé que l’on dit révolu. À sa place : le calcul, la spéculation, et parfois la franche illégalité.

Ce constat, partagé par une large frange de la société marocaine, n’est pas celui d’un nostalgique pleurnichard. C’est le diagnostic posé, parfois avec une amertume viscérale, par celles et ceux qui voient leur pays glisser vers ce que l’on pourrait appeler le « vide moral ».

Les racines du mal : comment en est-on arrivé là ?

Les causes de cette dérive ne sont ni simples ni récentes. Elles plongent leurs racines dans une série de bouleversements profonds que le Maroc traverse depuis plusieurs décennies.

D’abord, le passage brutal d’une société communautaire à une société de consommation. Pendant des générations, la survie et la cohésion dépendaient du groupe – famille élargie, quartier, tribu. La réputation, la parole donnée, la hchouma (la honte de mal agir) étaient des garde-fous puissants. Aujourd’hui, l’économie de marché et la mondialisation ont fait émerger un individualisme féroce. Le statut social ne se mesure plus à la sagesse ou à la serviabilité, mais aux signes extérieurs de richesse : la voiture, le logement standing, le téléphone dernier cri.

Ensuite, la pression insoutenable du paraître. Jamais l’injonction à « montrer » n’a été aussi forte, notamment sous l’influence des réseaux sociaux qui bombardent les jeunes d’images de réussite instantanée, souvent factice, rarement honnête. Dans ce jeu de dupes, la Qana’a – ce contentement de ce que l’on a – devient une vertu suspecte, presque honteuse. Il faut posséder, coûte que coûte, pour exister. L’Aïd devient alors un stress financier monumental, une arène de compétition sociale où l’on s’endette pour acheter le plus beau mouton, prisonnier du regard des autres.

Enfin, l’effritement des instances de transmission. La famille élargie s’est atomisée. L’école, submergée, forme davantage des consommateurs que des citoyens éclairés. Les institutions religieuses et de quartier peinent à faire entendre une voix discordante dans le vacarme matérialiste. Résultat : plus personne pour rappeler que la Baraka – cette bénédiction qui naît des relations humaines sincères – vaut infiniment plus que le volume du compte en banque.

Le pire n’est pas une fatalité… mais il est possible.

Si rien ne change, si cette voracité collective continue de prospérer sans rencontrer de digue, alors la « grande débâcle » annoncée n’est pas une hypothèse d’intellectuel angoissé. C’est un avenir probable.

De quoi s’agit-il ? D’une société installée dans le cynisme généralisé : plus personne ne croit personne, la confiance devient une naïveté risible. D’une économie de la prédation où les plus faibles, les plus pressés, les plus malins se font dépouiller par des opportunistes sans scrupules. D’une dissolution du lien social où le mensonge, la triche et la corruption deviennent des stratégies de survie ordinaires. Bref, d’une vie sans principes, sans valeurs, sans autre horizon que l’accumulation égoïste.

Ce Maroc-là, celui de la Hchouma éradiquée et de la solidarité piétinée, n’est pas encore advenu. Mais les signes avant-coureurs sont là, dans chaque petit pot-de-vin du quotidien, dans chaque spéculation odieuse à la veille d’une fête religieuse, dans chaque regard qui se détourne quand un autre tombe dans la rue.

La seule issue : un chantier à trois étages.

Face à l’urgence, il serait tentant de demander des lois plus répressives, des contrôles plus stricts. C’est nécessaire, mais insuffisant. Car la crise est d’abord culturelle et morale. Elle ne se résoudra pas par décret, mais par une reconquête patiente, méthodique et déterminée.

Trois espaces doivent être investis sans délai. Mais attention : il y a un ordre.

1. La maison – premier bastion, priorité absolue.

C’est par la cellule familiale que tout doit commencer. L’école instruit, la loi réprime, mais la famille éduque et civilise. Si le foyer est contaminé par le culte de l’argent et la comparaison destructrice, tous les autres efforts seront vains.

Il s’agit d’engager une dissidence tranquille mais ferme :

● Sanctifier le respect et la dignité : réapprendre aux enfants qu’un homme vaut par sa parole, son intégrité, sa serviabilité – jamais par la marque de sa voiture.
● Désamorcer la tyrannie du paraître : avoir le courage, à l’occasion des fêtes, de refuser la surenchère et l’endettement ostentatoire.
● Valoriser l’effort patient : célébrer le travail honnête, opposer un discours critique aux mirages des réseaux sociaux.

2. L’école et le tissu associatif – les laboratoires du civisme.

Une fois les bases posées dans l’intimité des foyers, les institutions doivent prendre le relais. L’école doit former des citoyens conscients du bien commun, pas seulement des futurs producteurs de richesse. Les programmes doivent réhabiliter l’enseignement de la morale, du droit, des devoirs collectifs et du patrimoine culturel immatériel du Maroc.

Parallèlement, l’engagement associatif (environnement, aide aux démunis, animation de quartier) doit être encouragé et généralisé. C’est sur le terrain que la jeunesse redécouvre la joie désintéressée de la Touiza.

3. L’espace public – le règne de la loi et de la confiance.

Enfin, aucune moralisation ne sera pérenne sans une structure étatique qui protège l’honnêteté et sanctionne la triche avec rigueur et équité. L’opportunisme sauvage, la spéculation de crise, l’incivisme routier ou urbain doivent être combattus sans concession. Quand le citoyen constate que la triche est punie, la peur de « passer pour un naïf » s’estompe. La confiance renaît. Et avec elle, la paix sociale.

En guise de conclusion.

Le Maroc possède, dans ses racines les plus profondes, dans sa culture millénaire de la générosité, de l’hospitalité et de la dignité, toutes les ressources nécessaires pour inverser la tendance. Il n’a pas à renier son identité pour entrer dans la modernité. Il lui faut simplement retrouver sa boussole.

Le grand chantier commence aujourd’hui, autour de la table familiale, par les mots que nous choisissons de dire et les exemples que nous décidons d’incarner. Il se poursuivra dans les salles de classe et les quartiers. Il aboutira dans l’espace public, quand la loi protègera enfin l’honnête.

Car, en définitive, la question n’est pas de savoir si le Maroc peut échapper à la débâcle. La question est de savoir si nous, Marocains, en avons encore la volonté.

L’avenir se joue maintenant. Et il commence à la maison.

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