
On a connu et lu avec délice, Maati Kabbal comme un nouvelliste incisif et caustique. Dans ses récits en arabe ou en français, tels « le cimetière des Chiens », « Daouia Toxik», « Maroc, fragments instantanés », « je t’ai à l’oeil », etc.., il déploie son écriture à partir d’histoires remontées du « fond la Jarre », personnages déracinés ou brisés au langage sardonique puisé dans le terroir de son bled natal. On l’a donc connu comme le décrit Fouad Laroui, «miniaturiste», on le retrouve aujourd’hui un romancier, architecte d’histoires où le passé interpelle le présent.
Déjà, le titre du roman annonce l’intrigue et l’énigme: « Le châtiment de la chair » nous met dans une situation jouissive d’amour, de mort et de supplice. C’est l’histoire d’un patriarche, Boubrik, engagé dans l’armée du sultan Hassan premier. Ce dernier avait l’habitude de prendre lui-même la tête de son armée pour mener des Harkas contre les tribus récalcitrantes. Boubrik était connu pour être un soldat sans pitié contre ses ennemis. Il eut les faveurs du sultan. Au cours d’une expédition contre une tribu de la région de Tadla, ce dernier tomba malade puis décéda quelques jours après suite, dit-on, à une maladie non diagnostiquée. Le vizir Ba Ahmed mit en scène sur le style shakespearien, la mort du sultan. Il ne souffla mot à personne et agisse comme si Hassan Premier était toujours en vie. Au retour de l’armée à Rabat, on creusa un gros trou pour faire passer le cercueil du sultan. La tradition veut que le mort ait sa place dans l’extra-muros!
A la mort du sultan, Boubrik rassembla famille et soldats proches et sa caravane s’ébranla vers le centre du Maroc. On devine aisément l’emplacement dans la région de Chaouia. Sur place il choisit une Koudia, un vallon, qui domine les quatre points cardinaux. Sa famille s’agrandit et devient une tribu avec des fils et des petits fils. Fatna, sa favorite voyant qu’il la néglige au profit des trois autres femmes plus jeune, précipita sa mort en lui administrant un breuvage empoisonné. Les garçons ayant hérité du père un gros sexe en firent un moyen d’enrichissement auprès de bourgeoises venant de Casablanca, Rabat ou Marrakech. Elles payaient une ou deux nuitées pour trouver une jouissance éphémère ou « guérir » leur stérilité. A la fin, les autorités qui voyaient d’un mauvais oeil ce commerce y ont mis un terme. Des nombreux petits fils de Boubrik, l’auteur en choisit six, deux femmes et quatre hommes. Chacun et chacune d’eux verra son étoile pâlir avant de sombrer dans l’abîme: Fatna deviendra Chikha, Ouardia fréquentera les cavernes de Casa avant de donner naissance à Hadi, qui deviendra plus tard un tueur en série, Laouina deviendra acteur pour films porno avant que Hadi ne débarque un jour à Marrakech et le trucide, Hassan lèvera le drapeau de Daech et finira sous les balles à Tadla. Jilali quitte son poste d’enseignant et prend le large vers le Sud. Lou, une française qu’il rencontra dans le car en partance pour Tarfaya, écrira un livre sur St Exupéry, le prend sous ses ailes.
Récit d’une généalogie fracturée, le châtiment de la chair esquisse à grands traits six destins, six histoires qui se moquent complètement de l’usure et des outrages du temps.
Maati Kabbal, le châtiment de la chair, 106 pages; Editions Toubkal avec le soutien du CCME.


