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Du fauteuil du gouvernement aux tribunes de l’opposition : Abdelilah Benkirane et la contradiction dévoilée

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

 

Le discours politique d’Abdelilah Benkirane, secrétaire général sortant du Parti de la justice et du développement (PJD), constitue un cas singulier sur la scène marocaine. Cette singularité ne tient pas seulement au contenu de ses propos, mais aussi à leur forme, tant verbale que corporelle, chargée de sous-entendus. Pourtant, ce qui est le plus grave, c’est le fossé qui ne cesse de se creuser entre la pratique du parti durant les dix années où il a dirigé les affaires publiques (2011‑2021) et les déclarations enflammées qu’il multiplie aujourd’hui depuis l’opposition. Cette contradiction révèle une duplicité entre le discours et l’action, plaçant le PJD face à son propre passé politique qu’il tente désespérément de falsifier ou de dépasser.

« Fhemtini wala la ? » – la langue de la simplification entre le public et le pouvoir.

On ne peut comprendre le phénomène Benkirane sans décortiquer ses outils rhétoriques. L’expression récurrente « Fhemtini wala la ? » (vous m’avez compris ou pas ?) n’est pas une simple formule de communication ; elle s’est transformée en une « ponctuation » rhétorique visant à créer un partenariat fictif avec l’auditoire, comme si elle l’associait à un moment de « révélation » de la vérité. Cette dichotomie (compris / pas compris) divise l’espace entre ceux qui, considérés comme « sensés », adhèrent à son discours, et les « autres », qui ne le comprennent pas – ces derniers étant généralement ses adversaires politiques ou les acteurs institutionnels. Par ailleurs, le petit rire (qahqaha) qui ponctue ses paragraphes agit comme un mécanisme de défense : il transforme le débat politique en un spectacle ironique qui rabaisse l’adversaire et confère au locuteur la légitimité de « l’homme sincère » indifférent aux convenances.

Des contradictions permanentes : de la « critique » des adversaires à l’évocation du conflit avec l’institution monarchique.

L’une des manifestations les plus frappantes de cette contradiction est la manière dont Benkirane traite ses adversaires. Dans l’opposition, il s’en prend à eux « sans pitié ni ménagement », oubliant que nombre de ces personnalités étaient ses partenaires au sein du gouvernement qu’il dirigeait lui-même. Plus grave encore, ses fréquentes allusions à ce qui s’est passé entre lui et le « souverain » durant son mandat de chef du gouvernement, ainsi que ses arguments s’appuyant sur des propos qu’il attribue au Roi. Cette instrumentalisation d’un conflit institutionnel passé – réglé à l’époque par son limogeage – constitue aujourd’hui une carte électorale et politique entre ses mains, alors qu’il oublie que la « sagesse politique » commande de préserver les secrets des institutions, non de les exploiter dans des polémiques populistes.

La question de la normalisation avec Israël : une contradiction flagrante entre la direction et l’appartenance partisane.

La contradiction la plus évidente apparaît dans la position de Benkirane sur la normalisation avec Israël. Alors qu’il tient aujourd’hui des propos très durs envers ce pays, il fait délibérément l’impasse sur le fait que le rétablissement des relations entre le Maroc et Israël (dans le sillage des accords d’Abraham) a coïncidé avec la présidence du gouvernement par Saâd Eddine El Othmani, figure majeure du PJD – le même parti que Benkirane dirigeait alors. Comment un parti qui a participé à un gouvernement ayant pris une décision stratégique d’une telle ampleur peut-il aujourd’hui, par la voix de son ancien secrétaire général, s’exprimer comme s’il en était totalement étranger ? Ce déni implicite, ou cette feinte d’ignorance, relève d’une forme d’opportunisme politique qui tente de redorer une image après coup.

Le gouvernant injuste face au tribun enflammé : dix ans de décisions préjudiciables aux « citoyens vulnérables ».

Mais le paradoxe majeur, cœur de cette analyse, réside dans la comparaison entre le discours du PJD lorsqu’il était au pouvoir et les décisions préjudiciables qui ont frappé « les citoyens vulnérables » durant cette période.

Quand Benkirane et son parti étaient à la tête du gouvernement, leur discours se voulait celui du « réalisme », de la « bonne gestion de l’État » et du « respect des attentes royales ». Pourtant, ces dix années (2011‑2021) ont été marquées par des politiques économiques et sociales dures, parmi lesquelles :

● Une réforme fiscale inéquitable : elle a alourdi les charges pesant sur les classes pauvres et moyennes.
● Une politique d’austérité : elle a touché les secteurs sociaux essentiels tels que la santé et l’éducation.
● La libération des prix des carburants et la réforme des critères de la Caisse de compensation : cette mesure, présentée comme un « réajustement » visant à rationaliser les subventions, a en réalité découplé les prix intérieurs des carburants des cours internationaux. Sous couvert de « bonne gouvernance », défendue à l’époque par Benkirane lui-même, elle a privé les couches vulnérables d’un filet de protection sociale, soumettant le citoyen ordinaire aux fluctuations mondiales. Les prix du transport et des produits de première nécessité ont grimpé en conséquence directe de cette politique.
● Le traitement sécuritaire des mouvements de contestation : que ce soit dans le cadre du mouvement du Rif ou du Hirak de Jerada, le PJD, en tant que tête de l’exécutif, a été partie prenante du système qui a pris des décisions fermes à l’encontre des manifestants, conduisant à l’incarcération de centaines d’entre eux.

Aujourd’hui, depuis l’opposition, Benkirane endosse le rôle de « défenseur » des droits sociaux, adoptant un discours frontal contre les politiques publiques et fustigeant la vie chère et la hausse des prix. Il oublie qu’il était à la tête du gouvernement qui a posé les jalons de cette équation difficile, comme s’il n’avait jamais été responsable des décisions qu’il critique. Ce type de discours tente de construire une « mémoire sélective » présentant le parti comme un « otage » de la coalition gouvernementale, alors même qu’il la dirigeait avec un chef de gouvernement issu de ses rangs et qu’il disposait du poids politique le plus important au sein de l’alliance.

Conclusion : un discours qui masque une pratique.

Ce que fait aujourd’hui Abdelilah Benkirane relève d’une tentative de reconquérir la légitimité de la rue, que son parti a perdue après avoir échoué à gérer la contradiction entre sa référence islamique et son exercice du pouvoir. Mais les contradictions mises à nu par son discours – à travers le corps, les mots et les postures – révèlent un échec plus profond : l’impossibilité de séparer l’exercice du pouvoir de la responsabilité qu’il engage.

Le citoyen marocain, en particulier celui issu des « couches vulnérables » au nom desquelles Benkirane prétend aujourd’hui parler, n’a pas oublié que celui qui se présente comme leur défenseur tenait les rênes de la décision lorsque furent prises les mesures qui les ont durement frappés – et qu’il défendait alors avec ferveur la libération des prix des carburants qui grève aujourd’hui leur pouvoir d’achat. Le discours politique, dans ce contexte, n’est plus un outil de communication ; il devient un écran de fumée destiné à dissimuler une vérité gênante : le PJD, incapable de produire une autocritique sérieuse de son passage au gouvernement, cherche à compenser son échec politique par les effets de corps, les rires moqueurs et les allusions aux dossiers institutionnels sensibles. Une tentative qui ne saurait occulter durablement l’écart béant entre les paroles d’hier et les actes d’aujourd’hui.

 

 

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