
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Voilà mon point de vue. Il n’engage que moi et n’oblige personne parmi vous à y adhérer. Je suis libre d’exprimer ce que j’observe, ce que j’analyse et ce que je ressens, tout comme vous êtes libres d’exprimer vos opinions et de défendre vos convictions.
Telle est la règle élémentaire du pluralisme démocratique. Telle est également la limite que devrait respecter toute pratique politique qui prétend défendre la liberté d’opinion et d’expression.
Pourtant, je m’étonne de constater que certains de ceux qui se présentent comme les défenseurs des valeurs du progrès et du socialisme, des principes démocratiques et des droits humains semblent parfois considérer que l’expression d’une opinion divergente constitue une faute, voire une atteinte à leur organisation politique.
Est-il acceptable de défendre la liberté d’expression lorsqu’elle sert nos convictions, puis de la contester lorsqu’elle remet en question nos choix ou met en lumière des pratiques que nous préférerions ne pas discuter ?
Je prends la parole non pour solliciter la compassion, encore moins pour mendier la solidarité de qui que ce soit, mais pour défendre un droit fondamental qui ne devrait dépendre ni des affinités personnelles, ni des calculs organisationnels, ni des rapports de force au sein des partis politiques.
Premièrement : la liberté d’expression est un droit, non un privilège.
La liberté d’expression n’est pas une faveur accordée par un responsable politique à ceux qui lui témoignent leur fidélité. Elle n’est pas davantage une récompense réservée aux militants qui s’alignent sur les positions de la direction. Elle ne disparaît pas non plus lorsqu’un militant exprime son désaccord avec le secrétaire général, le Bureau politique ou toute autre instance dirigeante.
Il s’agit d’un droit fondamental consacré par les textes nationaux et internationaux. L’article 25 de la Constitution marocaine garantit les libertés de pensée, d’opinion et d’expression sous toutes leurs formes. L’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme consacre, quant à lui, le droit à la liberté d’opinion et d’expression, notamment la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées.
Ces principes ne perdent pas leur valeur lorsqu’il s’agit de critiquer un parti politique. Ils ne s’arrêtent pas aux portes des sièges des organisations partisanes et ne varient pas selon la position que l’on occupe dans une structure politique.
Avoir appartenu à un parti, puis en avoir été exclu, ne signifie pas perdre le droit de s’exprimer sur son fonctionnement, ses orientations, ses choix stratégiques ou ses pratiques internes. Ce droit s’exerce naturellement dans le respect de la loi et des droits d’autrui.
Toute personne qui conteste mes analyses est libre d’y répondre, de réfuter mes conclusions et de présenter les faits et les arguments qu’elle juge pertinents. Mais personne ne devrait transformer son désaccord en moyen de me priver de la parole, ni substituer le procès d’intention au débat contradictoire.
Celui qui croit réellement en la démocratie doit en accepter les conséquences. Celui qui défend les droits humains doit les respecter même lorsqu’ils concernent des personnes qui le contredisent ou critiquent ses pratiques.
La liberté d’expression serait-elle devenue un droit pour les uns et un privilège interdit aux autres ?
Deuxièmement : suffit-il d’exclure un militant d’un parti pour prétendre lui retirer également le droit à la parole ?
Il existe un fait que nul ne devrait ignorer : j’ai été exclu du Parti du progrès et du socialisme par une décision du Bureau politique en date du 28 septembre 2021, avant la tenue du congrès national du parti, alors même que j’y assumais des responsabilités importantes en qualité de membre du Bureau politique et de la Commission de contrôle politique et d’arbitrage.
J’ai contesté cette décision devant la justice administrative, qui en a prononcé l’annulation, de même que pour d’autres décisions d’exclusion concernant plusieurs cadres et militants du parti, selon les éléments que j’ai exposés dans mes démarches et interventions antérieures.
Ce qui me blesse politiquement et moralement ne se limite pas à la décision d’exclusion et à ses conséquences. C’est également le silence que j’ai constaté de la part de camarades et d’instances partisanes dont j’attendais qu’ils placent le respect du droit, l’équité et la protection des droits des militants au cœur de leurs préoccupations.
Je n’attendais de personne qu’il adopte toutes mes positions, ni qu’il entre en conflit avec qui que ce soit pour me défendre. Je ne demandais à personne de renoncer à ses convictions ou à ses choix organisationnels. J’espérais simplement que le respect de la loi, le recours à la justice et l’équité entre militants susciteraient une position claire et responsable.
Une question s’impose alors, au-delà de mon cas personnel, sur le terrain de la responsabilité politique et morale : Si le respect de la loi est un principe qui ne souffre aucune exception, pourquoi semble-t-il susciter moins d’attention lorsqu’il concerne les droits de militants écartés de leur organisation ?
Le respect des décisions judiciaires n’est pas un service rendu à un militant particulier. C’est une exigence institutionnelle et une composante essentielle de l’État de droit.
Il est donc légitime de s’interroger sur la position adoptée par les instances concernées à la suite du jugement rendu dans mon affaire, ainsi que sur les démarches entreprises pour en examiner les conséquences organisationnelles, compte tenu de la portée exacte de la décision judiciaire.
On ne peut réclamer le respect de la loi dans la société tout en minimisant les exigences qui en découlent lorsque des différends surviennent au sein de nos propres organisations.
Pour autant, mon droit de m’exprimer ne dépend pas de l’issue de ce contentieux organisationnel. Même lorsqu’il existe des divergences sur les conséquences d’un jugement, la liberté d’opinion et d’expression demeure un droit distinct, qui s’exerce dans le cadre de la loi.
Troisièmement : où s’arrêtent les principes et où commencent les calculs personnels ?
J’ai consacré de nombreuses années de ma vie au Parti du progrès et du socialisme, convaincu des valeurs de progrès, de justice sociale, de démocratie et de dignité humaine qu’il était censé incarner.
Mon engagement n’a jamais été, à mes yeux, un simple moyen d’accéder à un poste ou de bénéficier d’avantages. Il a constitué un choix politique et militant qui a profondément marqué mon parcours personnel.
J’ai assumé des responsabilités organisationnelles et politiques. J’ai participé aux combats et aux échéances du parti. J’ai défendu ses orientations lorsque je les estimais justes et je n’ai pas hésité à exprimer mes réserves lorsque je considérais que certaines décisions ou pratiques méritaient d’être critiquées et réexaminées.
Faudrait-il aujourd’hui que je renie cette histoire, que je détourne le regard des dysfonctionnements que je crois observer et que je fasse comme si les affaires de ce parti ne me concernaient plus, au seul motif qu’une décision organisationnelle m’a écarté de ses rangs ?
Mon parcours militant devrait-il perdre toute valeur dès lors que je ne partage plus certaines orientations de la direction ? Mon expérience devrait-elle être effacée au lieu d’être confrontée aux arguments de ceux qui ne partagent pas mes analyses ?
Je ne réclame aucune immunité face à la critique. Je ne prétends pas détenir la vérité absolue. Je ne considère pas davantage que mon passé militant m’accorde un droit exclusif de diriger le parti ou de juger ses membres.
Mais je refuse que toute critique que je formule soit automatiquement réduite à un règlement de comptes personnel, ou que la remise en question de certaines pratiques soit présentée comme une preuve de mauvaise foi.
Un désaccord politique ne se résout pas en distribuant des certificats de fidélité, en classant les personnes selon leur degré de loyauté ou en accusant systématiquement les voix discordantes de vouloir nuire à leur organisation.
Le véritable critère démocratique réside dans le contenu des prises de position, dans leur rapport aux faits et dans leur capacité à être discutées, vérifiées et réfutées.
À ceux qui estiment que je me trompe, je réponds : démontrez-le. Opposez des arguments aux arguments et des faits aux faits. Le procès d’intention ne remplace pas la discussion de fond.
La fidélité à un parti ne saurait signifier le silence sur ses erreurs éventuelles. La préservation de son image ne devrait jamais être considérée comme plus importante que la correction de ses dysfonctionnements.
Les partis démocratiques ne renforcent pas leur crédibilité en dissimulant leurs contradictions, mais en les affrontant. Ils ne préservent pas leur légitimité en faisant taire leurs critiques, mais en démontrant leur capacité à les écouter, à leur répondre et à corriger ce qui mérite de l’être.
Quatrièmement : la défense de la démocratie commence au sein des partis politiques.
La démocratie ne se vérifie pas dans les moments de consensus, mais dans les situations de désaccord. Les droits humains ne se mesurent pas à la manière dont nous traitons ceux qui nous soutiennent, mais à celle dont nous respectons les droits de ceux qui nous contredisent.
Un parti qui se réclame du progrès, du socialisme et de la démocratie doit commencer par appliquer ces valeurs dans son propre fonctionnement avant de prétendre les défendre dans la société.
La démocratie interne ne se limite pas à la tenue de congrès périodiques, à l’organisation d’élections ou à l’adoption de résolutions à la majorité. Elle suppose également le respect des règles et des procédures, la garantie des droits des militants, la possibilité réelle de demander des comptes aux dirigeants, le droit au désaccord et l’égalité de traitement, ainsi que le respect des décisions judiciaires.
La discipline organisationnelle ne signifie pas renoncer à sa liberté de pensée. L’unité partisane ne signifie pas l’unanimité artificielle. Et la fidélité aux principes ne consiste pas à accepter sans discussion chaque décision prise par la direction.
Les partis politiques vivants évoluent grâce au débat libre, à la critique responsable et à l’autocritique. Ils s’affaiblissent lorsqu’ils marginalisent les voix discordantes ou font du silence une condition implicite de l’appartenance.
Il serait paradoxal d’invoquer l’histoire de la gauche marocaine et ses combats pour la liberté, la démocratie et la justice sociale, puis d’ignorer ces mêmes exigences lorsqu’il s’agit de différends internes.
Comment peut-on réclamer le respect du pluralisme politique dans la société tout en le tolérant difficilement au sein de sa propre organisation ? Comment peut-on défendre les droits humains dans l’espace public et détourner le regard lorsque les droits de militants sont en cause ? Comment peut-on dénoncer les pratiques autoritaires dans les institutions tout en considérant la critique interne comme une gêne dont il faudrait se débarrasser ?
Un parti qui aspire à convaincre les citoyens de la sincérité de son projet démocratique ne peut se contenter de slogans. Il doit démontrer, par ses actes et ses pratiques, que ses valeurs constituent une réalité quotidienne.
Comment convaincre la société des vertus de la démocratie lorsque certains de ceux qui s’en réclament acceptent difficilement que leurs contradicteurs exercent les droits mêmes qu’ils prétendent défendre ?
Cinquièmement : mon message à ceux qui voudraient me voir garder le silence.
À chaque camarade qui estime que je me trompe dans mes analyses, je dis : critiquez-moi, contredisez-moi, démontrez-moi ce que vous considérez comme inexact. Je suis disposé à écouter vos arguments, comme j’attends de vous la même disposition à écouter les miens.
Mais ne me demandez pas de me taire au nom de la fidélité au parti alors que, dans l’épreuve organisationnelle que j’ai traversée, je n’ai pas trouvé le soutien de principe que j’espérais en faveur de l’équité, de la protection des droits et du respect de la justice.
Ne me demandez pas d’effacer mon expérience, de renier ce que j’ai vécu ou de faire comme si les années consacrées au militantisme n’avaient jamais existé.
Ne transformez pas le désaccord en test de loyauté, le silence en preuve de maturité politique ou la complaisance en critère de rectitude militante.
Je ne vous demande pas d’adopter mes positions. Je ne vous impose pas de me défendre. Je n’attends pas que vous soyez d’accord avec tout ce que j’écris. Je vous demande seulement de respecter mon droit à l’expression, comme je respecte le vôtre à la contradiction.
Quant à ceux qui ont choisi la complaisance, l’alignement sur les rapports de force ou la saisie des opportunités politiques, ils assument leurs choix et leur responsabilité. Je n’ai pas à leur imposer une autre attitude.
Mais nul ne peut faire de ses propres choix un motif pour m’interdire de parler ou m’exiger de payer le prix de ma franchise en renonçant à mes convictions.
J’ai consacré une grande partie de ma vie à un engagement politique que je croyais utile à mon pays, à ses citoyens et aux valeurs de progrès, de justice et de démocratie. Il serait contradictoire que l’on me demande aujourd’hui de choisir le silence au moment même où je considère que certaines pratiques appellent la critique et la remise en question.
J’assume la responsabilité de mes propos. J’accepte que l’on m’interroge sur l’exactitude des faits que j’avance, sur la solidité de mes conclusions et sur le respect de la loi et des droits d’autrui. En revanche, je refuse que l’on exige de moi l’abandon de mon droit à la parole au seul motif que mes positions déplaisent à telle ou telle personne.
Le désaccord n’est pas une hostilité. La critique n’est pas nécessairement une attaque. Et demander des comptes à une direction ne signifie pas automatiquement vouloir nuire au parti.
Conclusion : je ne vous demande pas d’être d’accord avec moi, mais de respecter mon droit au désaccord.
Je suis Mohamed KHOUKHCHANI, ancien membre du Bureau politique et de la Commission de contrôle politique et d’arbitrage du Parti du progrès et du socialisme. J’ai été exclu du parti par une décision du 28 septembre 2021, dont l’annulation a ensuite été prononcée par la juridiction administrative, selon les éléments exposés précédemment.
Je reste fier du temps et de l’énergie que j’ai consacrés à ce parti. J’assume mes opinions, mes analyses et mes prises de position. Je suis disposé à les défendre par des arguments et des faits. Mais je ne suis pas prêt à abandonner mon droit à la liberté d’expression pour satisfaire tel ou tel responsable, ni à accepter que l’exclusion organisationnelle se transforme en exclusion du débat politique et public.
Je ne réclame aucun privilège, aucun traitement particulier et aucune solidarité imposée. Je demande le respect d’un droit qui doit être garanti à tous, indépendamment de leur position dans une organisation, de leurs opinions ou de leurs relations avec ses dirigeants.
Que chacun exprime librement ses opinions, défende ses choix et assume ses convictions. Qu’il me laisse, en retour, exercer le même droit, sans tutelle, sans injonction et sans tentative de m’imposer le silence.
Flattez qui vous voulez, suivez les rapports de force si tel est votre choix et saisissez les opportunités que vous estimez utiles. Pour ma part, laissez-moi libre d’exprimer mes convictions et d’assumer mes positions.
Celui qui défend la démocratie doit en accepter les conséquences. Celui qui invoque les droits humains doit les respecter chez ses contradicteurs autant que chez ses amis. Et celui qui se réclame de la gauche doit faire de la critique et de l’autocritique des pratiques effectives, et non de simples slogans mobilisés lorsque les circonstances s’y prêtent.
J’ai choisi de préserver mon droit à la parole, non parce que je refuse le désaccord, mais parce que je considère que le désaccord est un droit, que le dialogue ne peut exister sans liberté et que la démocratie perd son sens lorsque le silence devient une condition implicite de l’acceptation.
Je ne vous demande pas de penser comme moi. Je vous demande simplement de ne pas me nier le droit de penser autrement.
Je ne considère pas le silence comme une vertu lorsqu’il devient le moyen de fermer les yeux sur les droits bafoués, ni la critique comme une trahison lorsqu’elle vise à corriger des dysfonctionnements.
Pour ma part, je continuerai à exprimer mes positions avec responsabilité et à en assumer les conséquences, sans demander la permission à qui que ce soit et sans renoncer à mon droit de penser, de diverger et de m’exprimer.
Mohamed KHOUKHCHANI,
Ancien membre du Bureau politique et de la Commission de contrôle politique et d’arbitrage du Parti du progrès et du socialisme, exclu par une décision prise en 2021, dont l’annulation a été prononcée par la justice administrative, selon les éléments exposés ci-dessus.

