
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Une question peut paraître, à première vue, toute simple : la démocratie a-t-elle le même sens pour tous les peuples ?
Peut-être pas.
La démocratie n’est pas seulement un ensemble d’institutions que l’on pourrait importer, ni une urne que l’on installe à un endroit donné en attendant qu’elle produise, à elle seule, une société démocratique. Elle est, avant tout, une culture politique qui se construit lentement, nourrie par l’histoire, par le rapport du citoyen à l’État, par l’expérience des partis, par le degré de confiance dans les institutions et par la capacité d’une société à accepter la différence.
Mais reconnaître la singularité des expériences ne doit pas nous conduire à une conclusion dangereuse : celle selon laquelle chaque société aurait sa propre « démocratie », au point de pouvoir en redéfinir les principes selon les intérêts du moment.
Certaines réalités peuvent naturellement varier d’un pays à l’autre. Mais il existe aussi des principes qui ne devraient pas se perdre dans cette diversité : la liberté de choix, l’intégrité de la compétition électorale, l’égalité des chances, l’État de droit, le respect du verdict des urnes, le droit à l’opposition, la reddition des comptes et l’alternance des responsabilités.
C’est ici que commence l’histoire marocaine.
L’élection n’est pas l’aboutissement de la démocratie, mais son commencement
Les élections du 23 septembre 2026 ont abouti à un classement des forces politiques dont les chiffres méritent naturellement d’être analysés. Mais ils ne devraient pas être réduits à un simple tableau de sièges.
Derrière chaque chiffre se trouve un message politique possible ; derrière chaque siège, une responsabilité ; derrière chaque absence aux urnes, une interrogation plus profonde.
Une élection ne dit pas seulement qui obtient le plus grand nombre de sièges. Elle révèle également le degré d’attachement du citoyen à l’action politique, la capacité des partis à convaincre, la place réelle des programmes dans la compétition et le niveau de confiance qui subsiste entre l’électeur et les formations politiques.
C’est pourquoi la participation électorale mérite d’être considérée avec sérieux, et non comme une simple donnée statistique.
Il serait évidemment abusif de placer tous les abstentionnistes dans une même catégorie. L’abstention peut avoir des causes sociales, économiques, géographiques ou personnelles très différentes. Certains citoyens peuvent être désintéressés par la politique ; d’autres peuvent avoir perdu confiance dans les partis ; d’autres encore peuvent avoir choisi de ne pas participer pour des raisons qui leur sont propres.
Mais quelles que soient les motivations, le niveau de participation impose à la classe politique une question à laquelle elle ne peut durablement échapper :
Comment reconquérir le citoyen qui s’est éloigné de la politique ?
Lorsque l’argent devient un concurrent du programme.
La démocratie suppose une compétition entre des idées, des programmes et des personnes.
Mais lorsque les écarts de ressources mobilisables par les candidats deviennent importants, il est légitime de s’interroger sur l’égalité réelle des conditions de compétition.
Le droit marocain encadre la campagne électorale et prévoit des règles relatives à son financement, au contrôle des comptes et à la lutte contre les pratiques susceptibles d’influencer illégalement le choix des électeurs.
Mais l’existence d’un dispositif juridique est une chose ; son effectivité en est une autre.
Il convient ici de rester précis.
Toute dépense électorale ne peut être assimilée à de la corruption. Mais on ne peut pas non plus considérer l’influence de l’argent dans la compétition électorale comme une question secondaire.
La véritable question démocratique est donc la suivante : le citoyen a-t-il pu entendre les programmes et juger les candidats, ou certaines formes de puissance matérielle et sociale ont-elles parfois parlé plus fort que les idées ?
C’est une question qui mérite des enquêtes, des faits et un débat public sérieux, plutôt que des accusations sans preuves.
La démocratie commence à l’intérieur des partis.
C’est peut-être là que se trouve le paradoxe le plus important.
Nous demandons au citoyen d’être démocrate. Nous lui demandons de participer, de choisir ses représentants et d’accepter les résultats des élections.
Mais qu’en est-il de la démocratie au sein des partis eux-mêmes ?
Comment choisit-on les candidats ?
Comment répartit-on les responsabilités ?
Quelle place réserve-t-on à celui qui pense différemment ?
Un simple militant peut-il critiquer sa direction sans que sa critique soit transformée en problème personnel ?
Les directions se renouvellent-elles ?
Les nouvelles générations trouvent-elles réellement leur chemin vers les lieux de décision, ou les jeunes ne sont-ils considérés que comme une force électorale mobilisée pendant les campagnes avant de retourner ensuite dans les rangs des spectateurs ?
Un parti qui ne s’exerce pas à la démocratie en son propre sein aura nécessairement du mal à transformer la démocratie en culture collective.
Le renouvellement de la vie politique ne consiste donc pas seulement à changer les visages au Parlement. Il suppose également de changer la manière dont les élites politiques sont produites, sélectionnées et renouvelées.
Il ne suffit pas de gagner.
Une autre leçon mérite d’être méditée.
Une victoire électorale confère une légitimité représentative, mais elle ne constitue pas un chèque en blanc.
Inversement, une défaite électorale ne signifie pas nécessairement que tout est terminé.
Un parti peut gagner parce qu’il a convaincu les électeurs. Il peut aussi bénéficier d’une implantation locale plus efficace, d’une dynamique particulière ou d’un ensemble de facteurs propres à une circonscription.
De même, un parti peut perdre en raison de son programme, de ses candidats, de sa direction, de sa communication ou de facteurs locaux qui ne peuvent être généralisés.
Il faut donc lire les résultats avec davantage d’humilité que ne le suggèrent parfois les discours de victoire ou de défaite.
Le véritable gagnant est peut-être celui qui sait pourquoi il a gagné. Et le perdant capable de comprendre les raisons de sa défaite peut tirer davantage de celle-ci que le vainqueur qui croit que son résultat confirme nécessairement tout ce qu’il a fait.
C’est moins une question morale qu’une règle de survie politique.
La démocratie n’est pas seulement le pouvoir de la majorité.
Il existe également un autre malentendu qu’il convient de corriger.
La démocratie ne signifie pas que la majorité, une fois victorieuse, peut faire tout ce qu’elle veut.
Elle signifie que la majorité gouverne, certes, mais dans le respect du droit, des minorités, de l’opposition, de la liberté de critique et des institutions de contrôle.
L’opposition n’est donc pas un obstacle à la démocratie. Elle en constitue l’une des fonctions essentielles.
Un parti qui passe de la majorité à l’opposition ne doit pas avoir le sentiment d’être sorti de la vie politique.
De même, un parti qui passe de l’opposition au gouvernement ne devrait pas considérer l’État comme devenu sa propriété politique.
L’État est plus large que le gouvernement.
Le gouvernement est plus large que le parti.
Le Parlement est plus large que la majorité.
Alors, qu’est-ce que la « démocratie marocaine » ?
La question la plus pertinente n’est peut-être pas de savoir si nous avons une démocratie identique à celle d’un autre pays.
Elle serait plutôt de savoir :
Quelle forme voulons-nous donner à notre propre démocratie, dans le respect des principes qui font qu’une démocratie est réellement une démocratie ?
Nous ne sommes pas obligés de copier l’expérience d’un autre pays.
Mais nous sommes appelés à répondre à nos propres questions :
Comment restaurer la confiance du citoyen ?
Comment faire de l’élection un véritable affrontement de programmes plutôt qu’un simple rendez-vous de candidats ?
Comment empêcher que l’argent illégal ne pèse sur la volonté électorale ?
Comment faire des partis de véritables écoles de citoyenneté et non de simples machines électorales ?
Comment assurer le renouvellement des responsabilités ?
Comment donner aux jeunes une place réelle dans la décision politique ?
Et surtout, comment faire comprendre au citoyen que son rôle ne s’achève pas au moment où il glisse son bulletin dans l’urne ?
Ces questions sont plus importantes que celle de savoir qui a gagné et qui a perdu.
À chaque peuple son expérience, mais pas à chacun sa vérité sur la démocratie
Oui, chaque peuple a sa propre trajectoire démocratique.
Certains ont parcouru ce chemin en un siècle, d’autres en quelques décennies, tandis que d’autres cherchent encore les conditions de leurs premiers pas.
Les institutions, les lois, les partis et les cultures politiques peuvent différer.
Mais la singularité nationale ne devrait jamais devenir un prétexte pour vider la démocratie de son contenu.
On ne peut pas considérer que l’achat d’une voix devient démocratique parce qu’il se produit dans une société qui possède ses propres traditions.
On ne peut pas davantage considérer que l’exclusion de la pensée différente au sein d’un parti devient une pratique démocratique au motif que ce parti possède ses propres traditions.
Et l’élection ne peut devenir une fin en soi alors que le citoyen reste absent de la décision publique entre deux scrutins.
La démocratie n’est donc pas un modèle unique dans le monde. Mais elle n’est pas non plus un mot extensible à volonté.
Elle a un esprit.
Et cet esprit repose sur une idée simple : que ce soit le citoyen — et non l’argent, l’influence ou la peur — qui soit au cœur de la décision politique.
Après le 23 septembre.
Ainsi, la chose la plus importante à faire après les élections du 23 septembre n’est peut-être ni de célébrer les résultats ni de les déplorer.
C’est de lire ce qu’ils disent au-delà des chiffres.
Que les partis se demandent honnêtement : pourquoi avons-nous réussi ? Pourquoi avons-nous échoué ?
Que les directions s’interrogent : sont-elles encore capables de représenter les aspirations des nouvelles générations ?
Que le Parlement se demande comment reconquérir la confiance du citoyen.
Et que l’ensemble des acteurs — institutions, partis, société civile et médias — s’interroge sur les moyens de rendre la participation politique plus attractive et moins répulsive.
Une élection s’achève en un jour.
La démocratie, elle, ne s’achève jamais.
Elle commence le lendemain.
C’est précisément à cet endroit que la question « à chaque peuple sa démocratie ? » devient moins importante qu’une autre :
Quelle démocratie voulons-nous construire, nous ?
La véritable singularité n’est pas de modifier le sens de la démocratie pour l’adapter à notre réalité.
Elle consiste à avoir le courage de faire évoluer notre réalité pour la rapprocher des valeurs démocratiques auxquelles nous affirmons adhérer.
