
Par : Hedi KENDIRE
Bref, dense, presque sec, le discours d’ouverture de la législature trace une feuille de route intérieure, tance une administration lente à se dessaisir, et adresse à Madrid, en pleine entrée en campagne, un avertissement que les états-majors espagnols auraient tort de prendre pour une simple péripétie diplomatique.
Les discours royaux qui marquent une époque sont rarement les plus longs. Celui du vendredi 9 octobre se lit en quelques minutes. Pas une phrase d’apparat, pas une période qui s’attarde : le texte avance comme un inventaire, et chaque mot y pèse son poids de décision. Pour en saisir la portée, mieux vaut le lire lentement, en prêtant l’oreille à ce qu’il dit, à ce qu’il tait, et à la manière dont il coupe.
Il s’ouvre sur un sentiment. Mohammed VI reprend une phrase prononcée devant les mêmes bancs en 2014, sa fierté d’être marocain, et ajoute que les années n’ont fait que l’enraciner. On aurait pu craindre l’autocélébration. Le souverain la désamorce aussitôt : cette fierté n’a de sens, dit-il, que si elle change l’appartenance en responsabilité et la confiance en devoir. Tout le discours tient dans ce glissement. La nation se regarde, puis se met au travail.
L’agenda d’une puissance qui se construit
Le travail, justement, s’énonce sans détour. Une nouvelle génération de stratégies doit voir le jour : sécurité hydrique, énergétique et alimentaire, décollage industriel, économie numérique, intelligence artificielle. Les réserves stratégiques reviennent dans le texte précédées d’un « de nouveau » qui trahit une impatience. Le secteur privé se voit sommé de devenir un acteur stratégique, plus audacieux, plus créateur d’emplois. La jeunesse, enfin, doit passer au premier rang des politiques publiques. Le prochain gouvernement trouve là sa lettre de mission, rédigée avant même sa formation, et les nouveaux députés la feuille de route au regard de laquelle ils seront jugés.
Ce programme, les partis auraient dû l’écrire. La législature s’ouvre au lendemain d’un scrutin où les formations politiques ont aligné les promesses sans dessiner de projet, et le roi leur tend ce qu’elles n’ont pas su produire. Sous la courtoisie du geste, la leçon affleure : vous n’avez pas su bâtir un programme, je vous l’offre. Les connaisseurs des arcanes de l’État y lisent un double message. Le premier vise les partis eux-mêmes, dont l’indigence doctrinale laisse la scène vide au moment où le pays réclame des idées, et dont les programmes se réduisent à des catalogues sans colonne vertébrale. Le second désigne ce que Rabat nomme à mi-voix le gouvernement bis, cette constellation de conseillers et d’experts qui conçoit les grandes orientations dans l’entourage du Palais, et dont les ministres deviennent, de législature en législature, les exécutants. Les deux lectures convergent vers un même constat : la pensée politique a déserté les partis, et la feuille de route royale est là justement pour pallier ces incomplètudes.
Le passage le plus tranchant concerne la régionalisation. Le roi constate que les retards et les dysfonctionnements de la décentralisation et de la déconcentration freinent le développement et éloignent l’État des préoccupations réelles des citoyens. Puis vient la phrase qui claque : aucun retard, aucune tergiversation ne sont désormais acceptables dans l’application de la charte de la déconcentration. Compétences, moyens humains, ressources financières doivent descendre du centre vers les provinces et les régions. La critique vise une haute administration qui, depuis des années, transfère les intitulés en gardant les leviers.
Ce rappel à l’ordre dépasse la technique administrative. Le Maroc défend depuis 2007 un plan d’autonomie pour ses provinces du Sud, que le Conseil de sécurité a fini par consacrer comme base de règlement. Un royaume qui propose à une région une large autonomie ne peut indéfiniment refuser à toutes les autres le pouvoir de décider de leurs écoles, de leurs routes, de leurs investissements. La régionalisation avancée devient ainsi l’horizon décisif de l’autonomie à l’échelle du pays entier, et sa crédibilité au Sahara se joue aussi à Oujda, à Béni Mellal ou à Ich.
Le député face à sa moitié de verset
Aux élus, le souverain réserve une définition : le mandat parlementaire est un engagement politique et un contrat moral qui les lie aux citoyens. La formule installe le député au cœur de l’édifice. Elle dessine, en une phrase, la monarchie constitutionnelle telle que le roi la conçoit : le trône fixe le cap, le Parlement porte la parole de la nation et en répond devant elle.
Le verset final mérite qu’on s’y arrête, car il constitue lui aussi un message politique. « Celui qui viendra avec une bonne action en recevra dix fois la valeur », dit la sourate Al-An’âm. Le souverain s’interrompt là. Tout lecteur du Coran entend la suite que le texte laisse en suspens : celui qui viendra avec une mauvaise action ne sera rétribué que de son équivalent. La promesse est prononcée, la sanction reste au seuil des lèvres. Les nouveaux élus savent désormais sous quelle balance ils siègent.
L’éloquence des absences
Deux références manquent au discours, et leur absence parle haut et fort. Le Sahara n’y figure pas. On ne démontre pas l’évidence ; depuis que la communauté internationale a fait du plan marocain la référence, le sujet a quitté le registre de la plaidoirie pour celui de la mise en œuvre, d’où l’insistance sur la régionalisation.
L’Algérie n’y figure pas davantage. Pendant des années, le voisin de l’Est occupait une place obligée dans les grandes allocutions, tantôt main tendue, tantôt mise en garde. Cette fois, rien. Le silence vaut verdict : Rabat a cessé d’indexer sa trajectoire sur les humeurs d’Alger, avance mieux sans elle, et fait fi de ses menaces, adossé à ses alliances et à des capacités de dissuasion qu’il n’éprouve plus le besoin d’exhiber. Ce dont on ne parle plus a cessé d’exister dans l’agenda du royaume.
Madrid au pied de la lettre
La case laissée vide revient à l’Espagne, et c’est là que le ton se durcit. Le calendrier donne au passage tout son relief. Quatre jours plus tôt, Pedro Sánchez dissolvait les Cortes et convoquait les Espagnols aux urnes pour le 29 novembre. Le roi s’adresse donc à un pays qui entre en campagne, à des partis qui affûtent leurs slogans, à une opinion que l’on s’apprête à travailler sur le terrain de l’immigration.
Le souverain salue d’abord un partenariat aux avancées réelles, y compris contre l’immigration irrégulière. Puis il nomme les obstacles avec une précision rare dans la grammaire diplomatique marocaine : des dispositions juridiques dépassées, des décisions de justice éloignées de la réalité, qui empêchent le retour des mineurs non accompagnés et des personnes se prévalant indûment de l’asile, et nourrissent les réseaux criminels. Un chef d’État qui commente la jurisprudence de son voisin entend être entendu.
Vient ensuite la phrase destinée aux estrades de la campagne. Face aux déclarations irresponsables et à l’exploitation manifeste de la question par certains milieux politiques et médiatiques, le roi rappelle que le partenariat relève d’un choix souverain et d’un engagement volontaire, et qu’il ne fera jamais l’objet de pression, de menace ou de chantage. À Madrid, chacun reconnaîtra les tribunes visées. Les meetings des prochaines semaines savent désormais que Rabat les écoute, et que les gesticulations électoralistes ne se paieront pas en souveraineté marocaine.
Le discours ne s’arrête pas à la mise en garde. Le Maroc présentera à ses partenaires une vision stratégique pour refonder la coopération autour du développement partagé, de la compétitivité et de la stabilité régionale. Le document attendra sur le bureau du prochain président du gouvernement, au lendemain du 29 novembre. Qu’il vienne du Parti socialiste ou du Parti populaire, avec ou sans l’appui de Vox, il trouvera en face de lui un partenaire qui traite d’égal à égal et refuse le rôle de sous-traitant, conscient d’un poids qui grandit au sud de la Méditerranée, et qui attend du nord qu’il assume enfin ses erreurs et ses défaillances.
On referme ce texte bref avec la sensation d’avoir lu un programme, une semonce et une lettre de créance. Le roi a parlé peu ; il a choisi ses silences avec le même soin que ses mots. Sur l’autre rive, en pleine campagne, on les pèsera longtemps.



