
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Il existe, dans l’histoire politique contemporaine du Maroc, des moments où la formation d’un gouvernement dépasse largement la simple arithmétique des sièges parlementaires. 1998 fut de ceux-là. 2026 pourrait en être un autre.
En février 1998, après les législatives de novembre 1997, feu Sa Majesté le Roi Hassan II nommait Abderrahmane El Youssoufi, premier secrétaire de l’USFP, à la tête du gouvernement. C’était une première historique : jamais, depuis l’avènement de Hassan II, la gauche socialiste n’avait été appelée à diriger le gouvernement.
Vingt-huit ans plus tard, le 29 septembre 2026, Sa Majesté le Roi Mohammed VI nommait, conformément à l’article 47 de la Constitution, Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement et la chargeait de former son équipe. C’est également une première : jamais une femme n’avait dirigé le gouvernement marocain.
Deux premières historiques, donc. Mais surtout deux réponses politiques à deux conjonctures nationales profondément différentes.
1998 : quand le Maroc cherchait à éviter la « crise cardiaque ».
Au milieu des années 1990, le Maroc traversait une situation économique et sociale particulièrement difficile. Le diagnostic était suffisamment préoccupant pour que l’expression attribuée à Hassan II — le Maroc menacé de « crise cardiaque » — entre dans la mémoire politique nationale.
Abderrahmane El Youssoufi lui-même, dans un entretien au Matin en 2002, a cependant apporté une nuance importante : il affirmait que Hassan II n’aurait pas nécessairement prononcé exactement cette formule, tout en reconnaissant la gravité de la situation du pays.
L’enjeu était alors de réconcilier le Maroc avec lui-même : réconcilier le pouvoir et une opposition historique, restaurer la confiance, consolider les institutions, améliorer la situation économique et sociale et préparer une transition politique dans un contexte particulièrement sensible.
L’alternance fut ainsi davantage qu’un changement de Premier ministre. Elle fut un pacte politique inédit entre la monarchie et une gauche qui avait passé plusieurs décennies dans l’opposition.
La Koutla démocratique avait obtenu 102 sièges aux législatives de 1997 et l’USFP était arrivée en tête avec 57 sièges. El Youssoufi dut néanmoins construire une coalition large, réunissant plusieurs formations politiques.
De 1998 à 2026 : le long chemin des droits des femmes.
C’est précisément sur ce terrain que le parallèle avec 2026 devient intéressant. Il serait évidemment excessif d’attribuer aux seuls gouvernements issus de l’alternance toutes les avancées réalisées par les femmes marocaines depuis 1998. Celles-ci sont le résultat du travail de plusieurs générations de militantes, d’associations, d’intellectuelles, de juristes, de responsables politiques et d’institutions.
Mais il serait tout aussi difficile de nier que l’arrivée de la gauche au gouvernement a contribué à installer plus fortement la question des droits des femmes dans l’agenda politique national.
Depuis 1998, le Maroc a connu plusieurs étapes importantes : réforme de la Moudawana, renforcement de la représentation politique des femmes, évolution du droit de la famille, développement de l’action associative et, surtout, inscription constitutionnelle du principe d’égalité.
La Constitution de 2011 constitue à cet égard un tournant majeur. Son article 19 proclame que « l’homme et la femme jouissent, à égalité, des droits et libertés » et engage l’État à œuvrer à la réalisation de la parité entre les hommes et les femmes.
Ainsi, entre 1998 et 2026, le Maroc n’est pas seulement passé d’un gouvernement dirigé par un homme issu de la gauche à un gouvernement appelé à être dirigé par une femme. Il a parcouru un chemin institutionnel qui a progressivement transformé la question de l’égalité entre les sexes en principe constitutionnel.
2026 : la symbolique El Mansouri ne suffit pas.
C’est précisément pourquoi la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri ne saurait être réduite à une victoire symbolique des femmes.
Elle est certes historique. Mais l’histoire ne jugera pas seulement la première femme qui aura occupé la fonction de cheffe du gouvernement ; elle jugera ce que cette première aura permis de changer.
La nouvelle cheffe du gouvernement arrive au pouvoir dans une configuration parlementaire qui l’oblige à rechercher des partenaires. Le PAM dispose de 97 sièges, devant le RNI avec 66 et l’Istiqlal avec 65. Le PJD, avec 54 sièges, a annoncé son passage dans l’opposition.
La future majorité reste donc à construire.
Et c’est là que surgit le premier grand parallèle avec 1998. El Youssoufi devait construire une majorité politique pour répondre à une situation nationale exceptionnelle. El Mansouri doit, elle aussi, construire une majorité capable de répondre à une attente nationale exceptionnelle.
La différence est que le Maroc de 2026 ne se trouve plus dans le Maroc de la fin du règne de Hassan II.
Le pays est aujourd’hui plus institutionnalisé, plus ouvert sur le monde, économiquement plus diversifié et doté d’une Constitution qui consacre explicitement de nouveaux droits.
Mais les attentes de la population sont également plus élevées.
La question essentielle : quelle majorité pour quel projet ?
C’est ici que l’hypothèse d’une participation de la gauche — notamment des partis de la Koutla — prend tout son intérêt.
Si cette hypothèse devait se confirmer, le parallèle historique deviendrait particulièrement saisissant. En 1998, la monarchie avait choisi de faire participer à la gestion du pays une opposition historique représentée notamment par l’USFP et ses alliés.
En 2026, une nouvelle majorité pourrait associer une formation arrivée en tête des élections à des forces politiques issues de traditions différentes, notamment la gauche.
Mais cette fois, le sens politique de cette participation ne pourrait être simplement celui d’une nouvelle alternance.
Il devrait être celui d’une nouvelle étape de transformation sociale et institutionnelle.
Autrement dit : En 1998, il fallait ouvrir la porte du gouvernement à une gauche longtemps tenue à distance du pouvoir. En 2026, il faudrait ouvrir davantage les portes de l’État aux attentes d’une société qui a profondément changé.
L’article 19 : de la proclamation constitutionnelle à l’effectivité.
C’est ici que la présence d’une femme à la tête du gouvernement prend une dimension particulière.
L’article 19 ne demande pas simplement de reconnaître symboliquement l’égalité entre les femmes et les hommes. Il affirme une égalité dans les droits et libertés civils, politiques, économiques, sociaux, culturels et environnementaux et fait de la parité un objectif de l’État.
La question qui se pose donc au gouvernement El Mansouri est simple : comment passer du principe constitutionnel à la réalité quotidienne ?
Cela concerne naturellement les femmes, mais pas exclusivement. Cela concerne également l’emploi, le pouvoir d’achat, la santé, l’éducation, le logement, la protection sociale, les inégalités territoriales, les services publics et la confiance des jeunes dans les institutions.
Les résultats électoraux de 2026 doivent d’ailleurs être lus avec attention : 15,8 millions d’électeurs étaient inscrits, tandis que les femmes représentaient 46 % du corps électoral.
La représentation féminine au Parlement a progressé, atteignant 107 députées sur 395, soit environ 27 %, mais cette progression demeure encore largement dépendante des mécanismes de représentation réservés aux femmes.
La nomination d’une femme à la primature constitue donc une avancée considérable ; elle ne signifie pas pour autant que la bataille pour la parité est gagnée.
De la « crise cardiaque » au sentiment d’urgence sociale.
La comparaison entre 1998 et 2026 permet également de mesurer l’évolution des urgences.
En 1998, le vocabulaire politique était celui de la dette, de l’ajustement, du chômage, de la pauvreté, de la réforme institutionnelle et de la transition.
En 2026, d’autres préoccupations se sont ajoutées : pouvoir d’achat, emploi des jeunes, santé, école, disparités territoriales, égalité femmes- hommes et confiance dans les institutions.
Le faible niveau de participation électorale — autour de 38 % selon les résultats rapportés après le scrutin — constitue lui-même un signal politique que le prochain gouvernement ne pourra ignorer.
Le véritable défi de Fatima Ezzahra El Mansouri ne sera donc pas uniquement de réussir la formation de son gouvernement.
Il sera de transformer une victoire électorale et une nomination historique en nouveau contrat de confiance avec la société.
Et puis il y a 2030.
Autre différence majeure avec 1998 : le Maroc de 2026 est déjà engagé dans une transformation d’une tout autre dimension.
Le pays prépare, avec l’Espagne et le Portugal, l’organisation de la Coupe du monde 2030. Le futur gouvernement aura donc à gérer simultanément deux agendas : l’agenda de l’urgence sociale et celui de la transformation structurelle du pays.
Le Mondial ne peut cependant pas devenir une parenthèse enchantée qui ferait oublier les préoccupations quotidiennes des Marocains.
Il devrait au contraire constituer un accélérateur du développement humain : infrastructures, transports, villes, tourisme, emploi, équipements sportifs, aménagement territorial et rayonnement international.
Le défi sera donc de faire en sorte que les investissements de 2030 produisent aussi des bénéfices sociaux durables après 2030. La préparation de cette échéance figure déjà parmi les responsabilités majeures attribuées au futur gouvernement.
1998-2026 : même monarchie, deux générations, deux missions
Vingt-huit années séparent les deux moments. En 1998, Hassan II faisait le pari de l’alternance avec une gauche qui avait été longtemps son adversaire politique.
En 2026, Mohammed VI fait le pari d’une femme pour diriger le gouvernement, conformément à la logique constitutionnelle issue de la Constitution de 2011.
Entre les deux dates, le Maroc a profondément changé.
Mais il existe une continuité essentielle : dans les deux cas, la monarchie intervient à un moment où le pays a besoin d’un nouveau souffle politique.
El Youssoufi avait reçu pour mission implicite de contribuer à la stabilisation et à la modernisation d’un Maroc confronté à une situation économique et sociale difficile.
Fatima Ezzahra El Mansouri reçoit aujourd’hui une mission différente mais tout aussi exigeante : restaurer la confiance, répondre aux urgences sociales, donner un contenu concret aux droits constitutionnels — notamment ceux consacrés par l’article 19 — et conduire le pays vers l’échéance de 2030.
De l’alternance à la parité : le Maroc devant une nouvelle promesse.
Il serait donc tentant de voir dans 2026 une simple répétition de 1998. Ce serait une erreur.
1998 fut l’année de l’ouverture du pouvoir à une opposition historique. 2026 peut devenir l’année de la traduction concrète de droits et de principes déjà inscrits dans la Constitution.
C’est toute la différence.
Et si la gauche devait effectivement rejoindre la prochaine majorité, le symbole serait encore plus fort : vingt-huit ans après l’expérience d’El Youssoufi, une nouvelle génération de responsables politiques pourrait être appelée à participer à un gouvernement dirigé, pour la première fois, par une femme.
Mais cette fois, les Marocains n’attendent pas seulement des symboles. Ils attendent des résultats.
Ils veulent que la promesse constitutionnelle devienne réalité sociale, que la parité dépasse les chiffres, que la croissance produise de l’emploi, que les services publics répondent aux besoins essentiels et que le Mondial 2030 soit non seulement une fête mondiale, mais aussi un rendez-vous avec le développement du Maroc.
En 1998, il fallait éviter la « crise cardiaque ».
En 2026, il faut éviter la crise de confiance.
Et peut-être est-ce là, au fond, le véritable parallèle entre les deux gouvernements : dans les deux cas, le Maroc attend de son gouvernement qu’il transforme un moment historique en un véritable nouveau départ.