ACTUALITÉPOLITOSCOPE

Sebta, ou l’art de faire la leçon depuis une maison qui brûle

Par : Hédi KENDIRE

Par : Hédi KENDIRE 

Il aura fallu moins de quarante-huit heures. Le temps que les derniers jeunes Marocains repassent la frontière de l’enclave, et la presse algérienne tenait déjà son titre, son angle, sa morale. On admire l’empressement. On l’admire d’autant plus qu’il ne s’observe jamais lorsqu’il s’agit de couvrir ce qui brûle, s’effondre ou déraille de l’autre côté de la frontière. On feint de dire que chacun et ses priorités éditoriales.

Le verdict est tombé, définitif : le Maroc n’est pas « un pays fiable ». Voilà. Le mot est lâché par des journaleux dont les rédactions vivent sous la surveillance d’un pouvoir qui distribue l’agrément d’existence comme d’autres distribuent des convocations. Il faut un certain aplomb pour délivrer des brevets de fiabilité quand on écrit sous condition. Ce n’est pas de l’audace, c’est un exercice imposé, et l’on reconnaît l’exercice imposé à ceci qu’il est exécuté par tout le monde en même temps, dans les mêmes termes, avec la même indignation calibrée.

Le lexique, ce traître

Il y a d’abord la langue, et la langue trahit toujours. « Submersion calculée », lit-on. « Laxisme frontalier coupable ». « Chantage migratoire ». Quelle hypocrisie : voilà des quotidiens qui s’érigent en vigies du tiers-mondisme et qui empruntent mot pour mot la rhétorique des extrêmes droites européennes, celles-là mêmes qu’ils dénoncent le lundi pour mieux les citer le mardi. Des dizaines de milliers de jeunes hommes qui se jettent à la mer deviennent, sous leur plume, une « submersion » — c’est-à-dire une masse, une menace, une eau sale. On les disait solidaires des peuples africains. Ils viennent d’en donner la mesure exacte : la détresse d’un jeune Maghrébin ne les émeut que lorsqu’elle peut servir d’argument.

Vient ensuite l’accusation matrice : Rabat serait un « gendarme mercenaire » instrumentalisant la misère pour faire chanter l’Europe. Formule superbe, à ceci près qu’elle décrit avec une précision clinique une pratique dont la région entière connaît les praticiens, et qu’il serait fastidieux de nommer. Disons simplement que celui qui accuse son voisin de manier les frontières comme un levier devrait s’assurer, avant de parler, que la sienne n’est pas fermée depuis trois décennies au seul motif qu’elle constitue précisément un levier.

La diversion comme ligne éditoriale

Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est dans ce qui ne s’écrit pas, dans le déni aveuglant.

Il ne s’écrit rien, ou si peu, sur les incendies qui reviennent chaque été avec la régularité d’une saison et l’imprévoyance d’une première fois. Rien sur les routes qui tuent, sur les hôpitaux qui manquent, sur les enquêtes qui s’ouvrent pour se refermer sans nom, sans visage, sans responsable. Rien sur les jeunes qui, eux aussi, de l’autre côté, montent dans des barques. Le journalisme d’investigation y est un sport à haut risque, et l’on comprend que ses praticiens préfèrent, pour leur santé, les frontières lointaines aux couloirs proches. C’est humain. Ce n’est pas du journalisme.

Car voilà le mécanisme, dans sa nudité : quand l’intérieur devient indéfendable, l’extérieur devient coupable. Le Maroc n’est pas un sujet, il est une soupape. Il ne s’agit pas de l’analyser, il s’agit de le désigner, régulièrement, mécaniquement, pour que le regard s’y porte plutôt qu’ailleurs. Une sorte de marocopathie aiguë. On appelle cela, en termes plus savants, une politique éditoriale. C’est en réalité une politique tout court, et elle ne se décide pas dans les rédactions.

Ce que nous devons, nous, regarder en face

Reste, et il faut avoir l’honnêteté de l’écrire, parce que c’est justement ce qui nous sépare d’eux, que la crise de Sebta n’est pas une invention algérienne, même si l’armada numérique mobilisée est gigantesque. Des dizaines de milliers de jeunes Marocains ont voulu partir. Pas fuir une guerre : fuir un horizon. C’est un fait terrible, et il nous appartient. Aucune campagne de presse étrangère, aussi cynique soit-elle, ne saurait nous en dispenser. Nous avons un chômage des diplômés qui humilie, une école qui promet plus qu’elle ne tient, des territoires que la croissance oublie avec constance. Ce procès-là, nous devons l’instruire nous-mêmes — et nous l’instruisons, dans nos journaux, dans nos débats parlementaires, dans nos rues quand il le faut.

Voilà, au fond, toute la différence. Il y a les pays qui débattent de leurs échecs et ceux qui les exportent. Il y a les presses qui interrogent leur gouvernement et celles qui interrogent le gouvernement du voisin. Nos confrères d’Alger — car ce sont des confrères, et beaucoup, individuellement, valent mieux que ce qu’on leur fait écrire — devraient méditer ceci : la crédibilité d’un pays ne se mesure pas au nombre d’éditoriaux qu’il consacre aux fautes des autres. Elle se mesure au nombre de questions qu’il tolère sur les siennes.

Sur ce critère, le classement est établi depuis longtemps. Et il ne s’écrit pas à Rabat.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci