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La politique marocaine entre hier et aujourd’hui : de la noblesse de l’engagement au défi de l’éthique publique

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction.

La politique ne saurait se réduire à la conquête du pouvoir ou à la gestion des institutions. Elle est d’abord une vision de la société, un engagement moral et un service rendu à la nation. À travers l’histoire contemporaine du Maroc, plusieurs générations de responsables politiques ont laissé l’image d’un militantisme fondé sur le sens du devoir, la probité et l’intérêt général.

À l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026, suivies des élections locales et professionnelles de 2027, une interrogation s’impose avec une acuité particulière : comment redonner à la politique sa vocation première, celle de servir les citoyens et de renforcer la confiance dans les institutions ? Car la crise de confiance n’est plus un simple ressenti : elle est désormais chiffrée, documentée, et interpelle avec force l’ensemble de la classe politique.

Hier : lorsque les partis formaient des citoyens.

Les premières décennies de l’indépendance ont vu émerger des dirigeants dont les parcours continuent d’inspirer une partie de l’opinion publique. Ces hommes, formés dans la lutte contre le protectorat et l’édification de l’État moderne, incarnaient une conception exigeante de la responsabilité publique.

Ali Yata : la constance dans les principes.

Au sein du Parti du progrès et du socialisme (PPS), Ali Yata (1920-1997) demeure associé à la défense de la justice sociale, à l’indépendance de la décision nationale et à une presse partisane exigeante à travers Al Bayane, en arabe comme en français, considérée comme un espace de débat et de formation politique.

Arrêté et exilé à plusieurs reprises sous le protectorat – emprisonné en Algérie, puis à Marseille et à Paris entre 1952 et 1953 – il a su, après l’indépendance, évoluer vers une posture de rassemblement national.

Visionnaire attaché à ses principes, il n’a jamais hésité à aller à contre-courant des idées reçues pour créer les conditions d’un rapprochement entre la monarchie et l’opposition. Sur la question du Sahara, il a pris position avec clarté en soutenant les revendications du Maroc sur son intégrité territoriale, allant jusqu’à publier un essai intitulé Le Sahara occidental marocain.

Abderrahim Bouabid : la démocratie comme exigence.

Au sein de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), Abderrahim Bouabid (1922-1992) reste une figure emblématique de la défense des institutions, de l’État de droit et du pluralisme démocratique. Signataire du Manifeste de l’indépendance du 11 janvier 1944 – il en fut le plus jeune signataire –, emprisonné dès janvier 1944 pour ses activités nationalistes, il a fondé l’USFP en 1973 et en est devenu le secrétaire général en 1975. Son sens de l’État et sa constance dans les grandes questions nationales lui valent encore aujourd’hui un profond respect. Il définissait la démocratie non comme une simple mécanique formelle, mais comme un idéal exigeant, indissociable de la justice sociale et de la participation citoyenne.

M’hamed Boucetta : la rigueur au service de l’intérêt national.

Le Parti de l’Istiqlal garde également le souvenir de M’hamed Boucetta (1925-2017), reconnu pour sa rigueur juridique, son sens du dialogue et son engagement en faveur de l’intégrité territoriale du Royaume. Formé en droit et philosophie à la Sorbonne, il succède à Allal El Fassi à la tête du parti en 1974, poste qu’il occupera jusqu’en 1998. Ministre des Affaires étrangères à plusieurs reprises, il a constamment placé l’intérêt supérieur du pays au-dessus de toute autre considération, une qualité saluée par le roi Mohammed VI lui-même, qui a rendu hommage à « sa sagesse, son expérience, sa compétence, son intégrité et son humilité ».

Au-delà des appartenances partisanes, de nombreuses personnalités issues de différentes sensibilités politiques ont incarné une certaine idée de la responsabilité publique, où l’intérêt national prévalait sur les ambitions personnelles.

Les mutations du paysage politique : une défiance sans précédent.

Les profondes transformations économiques, sociales et technologiques ont naturellement modifié les pratiques politiques. L’action de proximité, le travail de terrain et l’encadrement militant ont progressivement laissé place à une communication largement médiatisée et numérique, souvent concentrée autour des échéances électorales.

Dans le même temps, plusieurs défis sont apparus, dont l’ampleur est désormais documentée par les chiffres :

● Défiance citoyenne massive : selon un sondage du Centre marocain pour la citoyenneté réalisé auprès de près de 1 200 Marocains à l’été 2025, 94,8 % des sondés déclarent ne pas faire confiance aux partis politiques. Le Parlement récolte 89,5 % d’avis négatifs, le gouvernement 87,3 %. Près de 98 % des Marocains estiment que les partis ne respectent pas les principes démocratiques.
● Repli de la participation électorale : après un taux de participation de 42,29 % en 2016, les élections de 2021 ont enregistré une hausse à 50,18 %, mais cette remontée reste fragile et ne masque pas une abstention structurelle inquiétante.
● Perception de l’influence de l’argent : pour 64,3 % des sondés, disposer de ressources financières conditionne la promotion interne au sein des partis, loin devant la compétence (57,4 %) ou l’expérience militante (21,5 %). Plus encore, 77,7 % des répondants estiment que la contrepartie financière influence le vote, contre seulement 6,2 % qui citent les programmes électoraux.
● Désaffiliation massive : plus de 91 % des répondants ne sont affiliés à aucun parti, et parmi ceux qui l’ont été, un tiers a fini par se retirer, invoquant l’absence de démocratie interne (33,2 %) ou la marginalisation (22,3 %).

Sans généraliser ces constats à l’ensemble des acteurs politiques, ils nourrissent un débat légitime sur la moralisation de la vie publique et la nécessité d’une refondation profonde du système partisan.

Les échéances de 2026 et 2027 : une occasion de rebâtir la confiance.

Les prochaines consultations électorales représentent une opportunité majeure pour renforcer la démocratie représentative et favoriser l’émergence d’une nouvelle génération d’élus compétents et intègres. Plusieurs réformes sont en cours pour moraliser la vie politique, renforcer la transparence et lutter contre la corruption électorale.

L’enjeu dépasse la simple alternance politique : il s’agit de promouvoir une culture de responsabilité, de transparence et de reddition des comptes, afin que les institutions répondent pleinement aux attentes des citoyens. La jeunesse, qui représente 29 % des électeurs, attend des partis qu’ils renouent avec une vision mobilisatrice et qu’ils incarnent, à l’instar des grandes figures du passé, un engagement désintéressé au service de la nation.

Dans un Maroc engagé dans de grands chantiers de développement – l’État social, les infrastructures, la transition énergétique – les collectivités territoriales comme le Parlement ont besoin d’élus compétents, innovants et profondément attachés à la préservation des deniers publics.

Conclusion.

Se souvenir des grandes figures de la vie politique marocaine ne revient ni à idéaliser le passé ni à dénigrer le présent. Il s’agit plutôt d’y puiser des repères pour construire l’avenir. Ali Yata, Abderrahim Bouabid, M’hamed Boucetta et tant d’autres ont incarné une politique fondée sur le courage, la clairvoyance et le sacrifice. Ils ont su, dans des contextes parfois plus difficiles que le nôtre, préserver leur intégrité et placer l’intérêt national au cœur de leur action.

La crédibilité de la politique dépendra toujours de la qualité des femmes et des hommes qui la servent, de leur intégrité, de leur compétence et de leur fidélité à l’intérêt général. C’est à cette condition que les échéances électorales pourront contribuer à consolider la démocratie, renforcer la confiance des citoyens – aujourd’hui gravement ébranlée – et accompagner durablement le développement du Maroc. L’histoire retiendra que c’est dans les moments de doute que se forgent les véritables engagements.

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