ACTUALITÉNOS CHRONIQUEURSSOCIÉTÉ

CE QUE M’INSPIRE LA COURSE EFFRÉNÉE VERS SEBTA

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Ces trois derniers jours, c’est la ruée des jeunes et moins jeunes vers Sebta, cette enclave méditerranéenne marocaine encore sous occupation espagnole. Chacun de part et d’autre des deux rives de la mer méditerranée trouve l’occasion propice pour s’exprimer comme bon lui semble.

Quant à moi, je ne trouve pas mieux que de donner libre cours à mon inspiration. Le résultat n’est autre que la composition de trois proses poétiques. Trois poèmes, chacun composé de huit versets, comme trois mouvements d’une même symphonie consacrée à l’exil, à la fraternité et à l’espérance.

Aussi avons-nous une sorte de triptyque :
● Premier poème : L’exil malgré soi — la douleur du départ.
● Deuxième poème : Les deux rives n’ont pas vocation à se tourner le dos — l’espérance entre les peuples.
● Troisième poème : Le retour qui habite le cœur — parce que tout exilé, même lorsqu’il s’installe ailleurs, continue de vivre avec un pays intérieur.

Ainsi, nous aurions un mouvement complet : partir – traverser – demeurer.

◇◇◇◇◇◇◇

1. L’exil malgré soi.
Prose poétique.

Émigrer d’un pays à l’autre malgré soi n’est pas un simple déplacement. Quitter sa famille pour vivre ailleurs, partir de chez soi vers l’inconnu, c’est consentir à une déchirure que les mots les plus justes peinent à nommer. Il est des douleurs si profondes qu’elles échappent au langage et ne trouvent refuge que dans le silence du cœur.

Car il est des départs qui ne ressemblent à aucun voyage. Ils ne naissent ni du goût de l’aventure ni de l’appel des horizons nouveaux. Ils germent dans la fissure des jours, dans le silence des assiettes vides, dans les portes qui demeurent obstinément fermées devant les rêves.

Alors, un matin, l’homme rassemble sa vie en une valise trop petite pour contenir ses souvenirs. Il embrasse des mains qu’il ne sait pas quand il retrouvera. Les regards deviennent plus lourds que les bagages. Les adieux se taisent parce que les mots, eux aussi, refusent de quitter la gorge.

L’exil n’est pas seulement une traversée des mers. C’est une frontière invisible qui s’installe entre ce que l’on était et ce que l’on devra devenir. Derrière soi demeurent les voix familières, les ruelles de l’enfance, l’odeur du pain partagé, l’arbre qui connaissait votre nom, les saisons qui avaient appris à battre au rythme de votre cœur.

Ailleurs, tout est à réinventer. Même le sourire doit apprendre une nouvelle langue. Les nuits sont plus longues lorsqu’aucune fenêtre ne s’ouvre sur le visage d’une mère, lorsqu’aucun ami ne prononce votre prénom avec l’accent du pays natal.

Pourtant, au milieu des vents contraires, une lumière obstinée refuse de s’éteindre. Elle porte le nom d’espérance. C’est elle qui transforme les larmes en courage, les absences en promesses et les distances en ponts invisibles.

L’émigré marche ainsi entre deux patries : l’une habite son cœur, l’autre façonne son destin. Il appartient aux deux sans appartenir tout à fait à aucune. Son âme devient une terre de passage où dialoguent les souvenirs et les lendemains.

Et lorsque, bien des années plus tard, il ferme les yeux, il comprend que le véritable pays n’était peut-être ni celui qu’il a quitté, ni celui qui l’a accueilli, mais cette fidélité secrète grâce à laquelle il est demeuré lui-même malgré toutes les frontières.

◇◇◇◇◇◇◇

2. Les deux rives n’ont pas vocation à se tourner le dos.
Prose poétique.

Cette semaine encore, la mer a vu courir des silhouettes vers l’horizon. Des adolescents, des femmes, des hommes, des vieillards parfois, les yeux rivés sur une ligne invisible où chacun croyait apercevoir une vie plus clémente. Ceuta n’était plus une ville : elle devenait un mirage, une promesse, un mot plus fort que la fatigue et plus tenace que la peur.

La frontière, pourtant, ne connaît ni les rêves ni les larmes. Elle ne mesure que des distances. Les cœurs, eux, ignorent les cartes. Ils avancent là où l’espérance les appelle, même lorsque les vagues murmurent le langage du danger.

Combien de fois la Méditerranée devra-t-elle recevoir les confidences des exilés avant que les hommes apprennent enfin à écouter les vivants ? Cette mer, qui porta jadis les voiles des marchands, des savants, des poètes et des bâtisseurs de civilisations, refuse d’être réduite au silence des drames.

Maroc et Espagne ne sont pas deux mondes étrangers. Ils se regardent depuis des siècles. Ils ont partagé des affrontements, certes, mais aussi des échanges, des savoirs, des musiques, des jardins, des langues, des architectures et des mémoires qui traversent encore les pierres de leurs villes.

Les peuples n’ont rien à gagner de la méfiance. Ils ont tout à construire dans le respect, la coopération et la justice. La paix ne consiste pas seulement à faire taire les armes ; elle commence lorsque chacun peut vivre dignement sur la terre qui l’a vu naître, sans être contraint de chercher ailleurs le droit d’espérer.

Puissent les deux rives apprendre à regarder la mer autrement. Non comme une frontière qui sépare, mais comme un pont liquide qui relie les destins. Que le vent qui souffle de Tanger vers Algésiras et d’Algésiras vers Tanger ne transporte plus les cris du désespoir, mais les paroles de l’amitié.

Car les vagues n’ont ni nationalité ni passeport. Elles viennent mourir sur les mêmes rivages, comme pour rappeler aux hommes qu’avant d’appartenir à un pays, ils appartiennent à une même humanité.

Et peut-être qu’un jour, lorsqu’un enfant lèvera les yeux vers l’autre rive, il n’y verra plus une fuite, mais un voisin ; plus une frontière, mais une main tendue ; plus un ailleurs inaccessible, mais la preuve éclatante que deux peuples peuvent être séparés par quelques kilomètres de mer et unis par un même devoir de paix.

◇◇◇◇◇◇◇

3. Le pays que l’on emporte.
Prose poétique.

On croit souvent que l’exilé quitte son pays. C’est inexact. Le véritable départ n’emporte ni les montagnes, ni les plaines, ni les maisons. Il emporte une part de l’âme qui refuse d’abandonner le lieu où elle a appris à battre.

Le passeport change parfois de couleur. Les saisons changent de visage. Les rues parlent une autre langue. Mais il suffit d’une odeur de menthe, d’un chant entendu au hasard ou d’un rayon de soleil sur une vieille pierre pour que tout un pays se lève à l’intérieur d’un seul être.

Il existe une géographie que les atlas ignorent. Elle est dessinée par les souvenirs. Les frontières y sont celles des émotions, les capitales portent les noms de la mère, du père, des amis d’enfance et des chemins parcourus pieds nus.

Les années passent sans effacer les premières empreintes. Elles les rendent plus profondes encore. L’éloignement n’efface pas la mémoire ; il la polit comme la mer polit les galets jusqu’à leur donner l’éclat de l’éternité.

L’exilé apprend alors une vérité discrète : on peut habiter une maison sans y être chez soi, et demeurer chez soi dans une chambre où rien ne rappelle le pays natal. Le cœur possède sa propre citoyenneté.

Le retour n’est pas toujours un voyage. Il suffit parfois d’un mot, d’une chanson, d’une photographie ou d’un parfum pour franchir en une seconde toutes les frontières du monde. Les kilomètres s’effacent devant la puissance du souvenir.

Alors naît une responsabilité nouvelle : aimer la terre qui accueille sans jamais oublier celle qui a vu naître les premiers rêves. Les deux fidélités ne s’opposent pas ; elles s’éclairent mutuellement et agrandissent l’horizon de l’homme.

Et lorsque les peuples comprendront que chacun porte ainsi un pays dans son cœur, ils cesseront peut-être de dresser des murs entre les rives. Ils découvriront que la plus belle patrie est celle qui permet à tout être humain de vivre libre, digne et en paix, où qu’il pose ses pas.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci