
Par : Allal KHEIREDDINE

Une image, dans le flot de celles qui nous parviennent de Fnideq et du Tarajal, résiste au commentaire et devrait, à elle seule, suspendre les réflexes d’analyse : celle de ces sandales et chaussures qui jonchent la plage tels des poissons morts et de ces adolescents qui, à peine sortis de l’eau, lèvent deux doigts en signe de victoire. Ce n’est pas la traversée qui fait scandale, ni même son ampleur ; c’est cette joie retrouvée mais loin de son propre pays. Elle dit qu’un franchissement de frontière, accompli au péril de la vie, dans le brouillard, sur des bouées achetées à minuit dans la médina, a pu être vécu comme un accomplissement. Une société qui produit un tel affect a cessé, pour une partie des siens, d’être le lieu où l’on gagne quelque chose. Le reste, les chiffres, les responsabilités, les dispositifs, vient après, et n’a de sens que rapporté à cela.
Les chiffres, du reste, sont eux-mêmes un symptôme. Selon les sources, on évoque vingt mille, quarante mille, près de cinquante mille passages ; une estimation officielle espagnole a été publiée puis retirée. Ce flottement statistique n’est pas une négligence d’agence de presse : il signale que le phénomène a excédé, des deux côtés du détroit, les instruments qui servaient à le penser. On ne mesure bien que ce que l’on avait anticipé. Il faut donc admettre d’emblée que nous sommes devant un objet qui déborde nos catégories, et se garder des lectures qui l’y rabattent : ni la seule sécurité, ni la seule géopolitique, ni le seul calcul de parti n’épuisent ce qui s’est joué à Fnideq. Ces grilles sont légitimes et nécessaires ; elles sont surtout confortables, parce qu’elles désignent toujours un responsable extérieur.
Le télescopage des dates impose, lui, sa propre exigence de lucidité. Le mercredi 29 juillet au soir, le Discours du Trône dressait le bilan d’un pays en accélération : une croissance proche de 4,9 %, une industrie automobile et aéronautique devenue premier poste d’exportation devant les phosphates, une saison touristique record, une protection sociale en cours de généralisation. Le souverain y affirmait qu’« un idéal de confiance et d’optimisme doit l’emporter » sur les discours nourrissant le désespoir. Le lendemain, jour de la Fête du Trône, des milliers de jeunes convergeaient vers la frontière, à quelques dizaines de kilomètres du lieu de la réception royale. Ces deux scènes sont vraies l’une et l’autre. Le problème n’est pas de choisir entre elles, mais de comprendre comment elles peuvent coexister sans se contredire — car c’est précisément leur coexistence, et non leur opposition, qui constitue le fait politique majeur du moment.
De là vient la question de savoir si cette vague est une réplique de GenZ 212, un rappel du même sursaut, ou tout autre chose. Il faut ici, je crois, changer de paradigme. Albert Hirschman a montré que le mécontentement, dans toute organisation, dispose de deux issues : la prise de parole et la défection. La prise de parole suppose que l’on croie encore l’institution amendable et que l’on s’y reconnaisse assez pour vouloir la corriger : elle est, paradoxalement, une forme de loyauté. La défection est le moment où cette présupposition se dissout. À l’automne 2025, la jeunesse de Discord s’adressait au pays ; elle réclamait des hôpitaux, des écoles, la reddition des comptes ; elle demandait, donc elle restait. Ce qui s’est produit fin juillet 2026 ne demande rien, n’énonce rien, ne négocie rien : cela part. Il n’y a ni mot d’ordre, ni plateforme, ni interlocuteur. Ce n’est pas une réplique du séisme, c’est le silence qui suit le cri ; et le silence est infiniment plus préoccupant que le cri, parce qu’il ne laisse aucune prise à la négociation. Une contestation se traite ; une désaffiliation, non. On ne peut que la prévenir, et l’on ne prévient que ce que l’on a compris à temps.
Reste alors l’énigme centrale, celle qui devrait occuper nos assemblées : pourquoi ce pays, devenu remarquablement attractif pour les investisseurs, les touristes, les grands événements planétaires, ne l’est-il pas pour cette part de sa propre jeunesse ? La réponse tient peut-être à une distinction que nos politiques publiques n’ont pas assez faite : un territoire peut exceller comme espace de flux sans devenir, pour tous, un lieu d’appartenance. L’investisseur demande de la prévisibilité et de la stabilité ; le touriste, de la beauté et de la sécurité ; l’organisateur d’un mondial, de la logistique et des infrastructures. Le Maroc fournit ces trois biens à un niveau que peu de pays émergents atteignent, et il serait absurde de le nier. Mais un jeune de dix-neuf ans demande un bien d’une tout autre nature, qu’aucun classement ne mesure et qu’aucun taux de croissance ne garantit : un avenir personnel crédible. Amartya Sen nous avait avertis que le développement ne se confond pas avec la croissance, qu’il se juge à l’extension des libertés réelles et des capacités effectives. La question n’est donc pas de savoir si 4,9 % est un bon chiffre, il l’est, mais de savoir en quelles capacités concrètes ce chiffre se convertit pour celui qui vit à Fnideq. Pierre Bourdieu, observant une autre société maghrébine en mutation, avait décrit ce qui advient lorsque se rompt la correspondance entre les chances objectives et les espérances subjectives : ou bien le fatalisme, ou bien le saut millénariste. La traversée à la nage est un saut millénariste. Elle n’est pas un calcul migratoire, elle est un pari sur l’invérifiable, et l’on ne parie ainsi que lorsque le calcul raisonnable ne mène plus nulle part.
Qui en porte la responsabilité ? Elle est collective, et il faut le dire sans détour ; mais responsabilité collective ne signifie pas responsabilité indistincte, car une charge diluée à parts égales n’oblige plus personne. Elle se répartit selon la capacité d’agir. L’État en détient la plus grande part parce qu’il détient les leviers, et singulièrement dans les deux institutions qui font au jeune citoyen une promesse explicite : l’école, qui certifie sans plus garantir, et la santé, dont la défaillance fut l’étincelle de 2025. Les partis politiques portent la leur, qui est d’une autre nature : ils ont laissé s’atrophier leur fonction de médiation, cette traduction du social en politique qui est leur raison d’être. Lorsque les corps intermédiaires cessent de traduire, la parole se déplace : hier vers un serveur Discord, aujourd’hui vers la mer. La famille, enfin, et c’est le point le plus douloureux à formuler : le rêve migratoire s’y transmet, s’y finance parfois, s’y célèbre souvent ; l’été des retours, les récits de réussite, la hiérarchie symbolique implicite entre celui qui est parti et celui qui est resté façonnent des désirs bien avant que l’école ou l’État n’interviennent. Nommer cela n’est pas accuser des parents ; c’est reconnaître qu’un imaginaire collectif est aussi une infrastructure, et qu’il se répare comme telle.
Quant aux réseaux qui organisent, encouragent et monnayent ces départs, ils doivent être poursuivis avec la dernière rigueur, et l’on ne saurait s’en tenir aux poursuites symboliques engagées après les événements de 2024. Mais il faut se garder de l’illusion réconfortante qui consisterait à les tenir pour la cause. Ils ne vendent que ce qui préexiste dans les esprits ; ils monétisent un imaginaire qu’ils n’ont pas créé. La thèse mafieuse a d’ailleurs ceci de commode qu’elle exonère simultanément les deux capitales concernées. Éradiquer les passeurs sans restaurer l’horizon, c’est traiter la fièvre en négligeant l’infection : nécessaire, insuffisant, et trompeur si l’on s’y arrête.
D’où l’urgence, le mot est faible, d’un plan de portée exceptionnelle en direction de la jeunesse, assorti d’obligations de résultat. Il faut rappeler que le plan Marshall ne fut pas d’abord une dépense : il fut un dispositif de conditionnalité, de cogestion, d’évaluation publique et de calendrier contraignant. Transposé, cela ne signifie pas une ligne budgétaire supplémentaire, fût-elle considérable, mais un contrat : des indicateurs publiés, une évaluation indépendante, des échéances opposables, et des conséquences attachées à leur non-respect. Cela suppose aussi de traiter enfin la mobilité elle-même comme une politique publique, et non comme une fatalité à endiguer. On se souvient d’une époque où des lycéens marocains parcouraient l’Europe l’été et rentraient poursuivre leurs études : la mobilité y était choix, expérience, retour possible. Interdire le mouvement ne détruit pas le mythe de l’eldorado ; seule une mobilité réelle, légale, temporaire et organisée le déconstruit, parce qu’elle permet d’aller voir et donc de revenir. Un pays qui laisse partir ses jeunes selon des voies dignes est un pays vers lequel on revient ; un pays dont on ne sort qu’en fraude est un pays que l’on quitte définitivement.
L’optimisme royal n’est donc nullement à récuser : il est même la condition psychologique de tout redressement, et il repose sur des acquis réels. Encore faut-il distinguer l’optimisme comme injonction et l’espérance comme construction. Ernst Bloch parlait d’une espérance instruite, documentée, vérifiable, qui se distingue de la simple confiance affichée en ce qu’elle s’expose à la preuve. La confiance n’est pas une humeur que l’on prescrit d’en haut ; elle est un produit institutionnel, le résidu lentement accumulé des promesses tenues. On ne décrète pas à un jeune homme qu’il doit être optimiste ; on lui donne des raisons de l’être, et il en juge. Simone Weil tenait l’enracinement pour le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine, et précisait que s’enraciner n’est pas être immobilisé, mais participer réellement à une collectivité qui garde vivants des trésors du passé et des pressentiments d’avenir. C’est très exactement ce qui manque ici : non pas des stades, non pas des usines, non pas des touristes, mais le sentiment d’être partie prenante d’un avenir commun, et considéré comme citoyen à part entière plutôt que comme bénéficiaire d’une politique conçue sans lui.
Plus de soixante morts en douze mois sur cette route, dont une vingtaine en quarante-huit heures. La mer vient de produire une évaluation de nos politiques publiques que nul rapport n’avait osé formuler. Ce qui se joue à Sebta n’est pas d’abord une question de frontière — cela regarde Madrid et Bruxelles —, mais une question qui nous est adressée, et à laquelle nous seuls pouvons répondre. Il subsiste une fenêtre, étroite, où ce départ reste un appel, c’est-à-dire encore une manière de s’adresser au pays. Le jour où partir cessera de faire événement, où la traversée deviendra un banal rite de passage dont plus personne ne s’émeut, le chaînon ne sera plus manquant : il sera rompu. Nous en sommes là, et le temps dont nous disposons se compte désormais en saisons, non en législatures.
