
Par: Mohammed EL QANDIL*

Lu Philippe Jacottet.
M’est resté sur la main beaucoup de brouillard. Des nuages enceintes d’aubes inédits.
Sur la bouche un goût de haute solitude, celle qu’on sent auprès de nos semblables, toute proche, toute fragile.
Au bord des yeux, une joie secrète. On apprend à voir, à saisir ce qui se profile, d’habitude, derrière les écrans des traits, la pâleur des sourires, la vacuité des gestes.
Rien ne sauve encore le spectacle qu’une vieille lampe au bord de la fenêtre. Elle éclaire toujours ce qui survient à l’improviste. Ce qui ne peut attendre qu’au sein du poème.
Le poète impatient, frôle la légèreté des fleurs. Il montre comme dans un rêve. Il habille les choses d’une brume qui ne dit pas son nom. Il frétille devant le lecteur assidu des feuillages trop retenus des mots.
Des mots, sur la montagne, évidemment rayonnante !
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Bobin m’inonde de lumière.
De menus détails qui ne croient qu’au sens profond des choses. Sous sa plume, voici que nous perdons le tracé des chemins habituels. Rôder, fouiner, balbutier, tâtonner, deviennent alors ce qui nomme la quête qu’il entreprend toujours sous nos yeux, et que nous ne la voyons qu’accomplie. Sous forme de fleurs qui penchent, de plumes d’oiseaux qui craquent sous les pas, des branches d’arbres qui barrent le sentier du solitaire heureux.
Mille étoiles brillent à l’endroit de nos souffrances. Bobin ne les résorbe pas. Retrouver soi dans la douleur est une aubaine. Il les appelle comme des sœurs, des passages obligés vers le meilleur.
Ecrire, croit-il, c’est chercher ce « huitième jour de la semaine », ce jour qui échappe aux jours mais les rend tous -telle une baie ouverte sur le sens de la vie- renouvellement insatiable.
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Comme si l’enfant, au fond de Rilke, se refusait à grandir ! Comme s’il voulait pencher de ce côté de la lumière qui éclairait, soudain, cette infime réalité qui ne cessait de nous avouer sa présence ! Comme si sa solitude avait piégé, sans le savoir vraiment, ce qui se miroitait, à l’insu de nous, dans nos rêves les plus révélateurs.
Ce monstre du « moi » a toujours voulu vivre sans concessions. Sans perte de mots aux seuils des êtres et des choses. Tel un prestidigitateur, ce qu’il nous montrait est fait de magie, d’ombres, d’absence logée dans les yeux, de présence quêtée dans les instants les plus banals.
Savait-il que s’adresser aux anges dissipait plus d’une nuit dans la vie des hommes ? Que ses vers pansaient plus d’une plaie ? Que sa beauté, aux confins du terrible, apportait une réponse consistante aux défaillances de son époque et de sa mémoire collective ?
Aucun lecteur ne peut le confirmer.
Ce dont on est sûr, c’est que Rilke nous a appris que la gloire peut auréoler une panoplie de mots dont le cœur reste le garant intransigeant !
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Comprendre Char est une gageure.
Ce poète doublé d’un résistant n’est pas facile d’accès. Il faut être un lecteur d’aplomb, familier des eaux profondes, d’une certaine procession de l’art et des artistes, un habitué d’une cartographie poétique, qui ne ressemble en rien à ce qui la précède et qui pourtant se rattache à elle grâce à un souffle continu et marquant.
Car les mots de Char sont toujours alignés de façon à suggérer plus qu’à dire, de telle manière à ce que le dit fasse une preuve de l’existence de ce qui est impossible à vérifier sur le coup.
Char s’amuse à les dérouter, à les faire sortir de leurs ornières afin de créer des foyers de sens nouveaux, imprévus, insulaires.
Car ses images déambulent comme une chaîne, mobilisant la mémoire visuelle et auditive, via des alliances et des sons bien avoisinés, charriant celui qui lit dans un rythme dense et hautement poétique, qu’il arrive rarement à assumer le sens naissant.
Car la plasticité de ses textes invoque après coup une palette esthétique, faisant des couleurs une aire de recomposition du langage, une remise en ordre du vécu, du senti et enfin du créé, à tel point que certains textes deviennent des toiles incrustées dans la page blanche.
Lire Char est une gageure.
Une belle gageure qui tient toujours ses promesses.
* Poète, chercheur en littérature et arts plastiques/ Inspecteur pédagogique

