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Quand la politique entre dans la danse… pour contourner l’essentiel

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

À l’approche des prochaines échéances électorales, le même scénario se répète, presque à l’identique, aux quatre coins du Royaume. Les leaders des partis politiques parcourent villes, villages et campagnes. Ils sont accueillis au son des bendirs, des chants populaires, des youyous, des danses traditionnelles et des fantasias. Les caméras sont là. Les téléphones portables filment. Les réseaux sociaux relaient instantanément ces images.

Puis vient le moment attendu : les responsables politiques quittent leur posture officielle pour rejoindre les troupes folkloriques, esquissent quelques pas de danse, applaudissent au rythme des percussions et affichent une proximité soigneusement mise en scène avec la population.

À première vue, le spectacle paraît sympathique. Il traduit, dira-t-on, un attachement aux traditions nationales et une volonté de partager les joies des citoyens. Personne ne contestera la richesse du patrimoine culturel marocain ni la place essentielle qu’occupent les arts populaires dans notre identité collective.

Mais la question n’est pas là.

La véritable interrogation est de savoir pourquoi, à chaque campagne ou à l’approche de chaque scrutin, cette théâtralisation de la politique prend autant d’importance, comme si l’émotion devait désormais remplacer la réflexion, l’image se substituer au bilan et le folklore tenir lieu de programme politique.

Le risque est évident : transformer la politique en spectacle et le citoyen en simple spectateur.

Le folklore devient alors un décor. Les chants deviennent une bande sonore. Les danses deviennent un outil de communication. Et, pendant que les regards sont captés par la fête, les véritables préoccupations des Marocains s’effacent de l’écran.

Car les citoyens ne vivent pas de musique ni d’images.

Ils vivent avec une cherté de la vie qui pèse sur chaque foyer, un pouvoir d’achat fragilisé, un chômage qui frappe particulièrement les jeunes, une école publique en quête de renouveau, un système de santé encore insuffisant, des disparités territoriales persistantes, une administration souvent éloignée des attentes des usagers et une confiance de plus en plus fragile envers les institutions politiques.

Face à ces défis, le peuple marocain n’attend pas des chorégraphies électorales.

Il attend des réponses.

Il attend des politiques publiques cohérentes.

Il attend des stratégies économiques et sociales capables d’améliorer concrètement son quotidien.

Il attend des engagements précis, accompagnés d’objectifs mesurables et d’échéances claires.

En réalité, cette mise en scène permanente risque de détourner les citoyens de l’essentiel. Elle occupe l’espace médiatique, suscite des réactions émotionnelles, crée l’illusion d’une proximité avec le peuple, mais évite souvent les questions les plus difficiles : quel bilan ? Quel projet ? Quelles priorités ? Quels financements ? Quels résultats ?

La politique ne devrait pas chercher à distraire les citoyens de leurs difficultés. Elle devrait leur offrir les moyens de les surmonter.

Or, c’est précisément le rôle des partis politiques.

Leur mission ne consiste pas seulement à conquérir des sièges ou à gagner des élections. Elle consiste d’abord à penser l’avenir, à analyser les mutations de la société, à élaborer des projets de développement, à former des cadres compétents et à nourrir le débat démocratique.

Pendant longtemps, les partis marocains se distinguaient par leurs références idéologiques, leurs projets de société et leurs écoles de formation. Ils faisaient vivre le débat d’idées. Ils contribuaient à l’éducation citoyenne. Ils proposaient des visions différentes du développement économique, de la justice sociale et de l’organisation de l’État.

Aujourd’hui, cette confrontation des idées semble céder progressivement la place au marketing politique. Les slogans remplacent les analyses. Les images remplacent les arguments. Les mises en scène remplacent les programmes. La communication prend le dessus sur la conviction.

Cette évolution est préoccupante.

Une démocratie solide ne se construit pas sur des séquences virales diffusées sur les réseaux sociaux. Elle repose sur des citoyens informés, des partis crédibles, des débats contradictoires et des choix éclairés.

Le Maroc traverse une période où les défis sont immenses : emploi, école, santé, eau, sécurité alimentaire, transition énergétique, transformation numérique, réduction des inégalités territoriales, lutte contre la corruption, moralisation de la vie publique et renforcement de la confiance dans les institutions.

Ces défis exigent des visions, des compétences et du courage politique. Ils ne peuvent être relevés par la seule magie de la communication.

Il ne s’agit évidemment pas d’interdire à un responsable politique de partager un moment de convivialité avec des artistes ou avec la population. Ce serait une polémique sans intérêt.

Ce qui mérite d’être dénoncé, c’est l’instrumentalisation du patrimoine culturel à des fins électorales, lorsque le folklore devient un substitut au débat politique, lorsque la fête sert à masquer l’absence de réponses et lorsque la proximité mise en scène remplace la proximité réelle avec les préoccupations quotidiennes des citoyens.

Au fond, la question essentielle demeure :

Où sont les projets de société ?

Où sont les grandes réformes qui permettront de créer des emplois durables, d’améliorer la qualité de l’enseignement, de garantir une couverture sanitaire efficace, de restaurer la confiance dans les institutions, de combattre les rentes, de promouvoir le mérite et de réduire les fractures sociales et territoriales ?

Les Marocains n’ont pas besoin que leurs responsables dansent devant eux.
Ils ont besoin de dirigeants qui travaillent avec eux et pour eux.

Les applaudissements s’arrêtent. Les tambours se taisent. Les cortèges se dispersent. Les vidéos disparaissent peu à peu des réseaux sociaux.

Mais, dès le lendemain, les familles retrouvent leurs difficultés, les jeunes poursuivent leur quête d’emploi, les patients attendent des soins, les agriculteurs espèrent la pluie, les entrepreneurs affrontent les obstacles administratifs et les citoyens continuent d’espérer une vie plus digne.

L’Histoire ne retiendra pas ceux qui auront exécuté les plus beaux pas de danse devant les caméras. Elle retiendra celles et ceux qui auront présenté une vision, tenu leurs engagements et amélioré durablement les conditions de vie de leurs concitoyens.

La politique n’est pas un spectacle. Elle est un contrat de confiance entre une nation et ceux qui aspirent à la servir. Lorsque le spectacle devient l’essentiel, c’est souvent que l’essentiel a été oublié. Et lorsqu’un peuple est invité à applaudir au lieu de débattre, c’est la démocratie elle-même qui risque de perdre le rythme.

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Encadré :

Du « Pain et des jeux »… au folklore électoral.

Cette manière de faire de la politique n’est pas sans rappeler une vieille recette de gouvernement déjà pratiquée dans la Rome antique. Le poète latin Juvénal dénonçait une société où les dirigeants cherchaient à apaiser le peuple en lui offrant du « Panem et circenses » — du pain et des jeux. Tant que la foule était distraite par les spectacles et que ses besoins les plus immédiats étaient partiellement satisfaits, elle oubliait d’interroger le pouvoir sur sa gouvernance, ses choix et ses responsabilités.

Bien entendu, il ne s’agit pas de comparer les contextes historiques. Mais le mécanisme psychologique demeure étonnamment actuel : lorsque la communication, la fête, le folklore ou la mise en scène occupent tout l’espace médiatique, les débats sur les politiques publiques passent au second plan.

Le citoyen est alors davantage sollicité dans son émotion que dans son esprit critique. On cherche à provoquer l’adhésion par l’image plutôt que par l’argument, par la proximité affichée plutôt que par les résultats obtenus.

Or, une démocratie vivante ne peut se satisfaire de cette logique. Les citoyens ne sont pas de simples spectateurs venus applaudir un spectacle électoral ; ils sont les détenteurs de la souveraineté populaire. Ils ont le droit d’exiger des comptes, d’interroger les bilans, de comparer les programmes et d’évaluer les promesses à l’aune des réalisations.

Le Maroc d’aujourd’hui a besoin d’une politique qui élève le débat plutôt que de le détourner. Il a besoin de partis capables de produire des idées, d’innover, de proposer des réformes ambitieuses et d’ouvrir des perspectives aux jeunes générations.

Les arts populaires constituent une richesse inestimable de notre patrimoine. Ils méritent d’être célébrés pour eux-mêmes et non d’être réduits à un simple décor de campagne électorale.

Le peuple marocain ne demande pas qu’on l’amuse ; il demande qu’on le respecte. Et le respect commence par la vérité, la clarté des engagements et la volonté sincère de répondre aux attentes concrètes des citoyens.

À l’heure des choix, la meilleure chorégraphie ne sera jamais celle des pas de danse. Ce sera celle des réformes justes, des décisions courageuses et des résultats tangibles.

Le Maroc n’a pas besoin d’une démocratie du spectacle ; il a besoin d’une démocratie du projet.

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