ACTUALITÉNOS CHRONIQUEURS

France-Maroc-Afrique : héritage, émancipation et mirage d’une passation de témoin.

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Depuis quelques années, une rengaine diplomatique s’invite dans les cercles d’analyse : la France reculerait en Afrique, et le Maroc avancerait, comme si Paris lui passait le flambeau de son influence continentale. La formule, séduisante, mérite pourtant d’être déconstruite. Le Maroc a-t-il hérité de la France, ou a-t-il bâti, au fil de décennies, une trajectoire souveraine qui ne doit rien à un quelconque legs ?

I. Un point de départ ancien, mais pas celui que l’on croit

L’histoire franco-marocaine ne s’ouvre pas avec la colonisation. Dès 1699, le sultan Moulay Ismaïl négociait d’égal à égal avec Louis XIV, retenant des milliers de captifs européens comme monnaie d’échange diplomatique – un rapport de force, non une soumission. Le basculement intervient plus tard : l’Acte d’Algésiras (1906) puis le traité de Fès (1912) instaurent le protectorat français, qui durera jusqu’en 1956.

L’indépendance se construit en plusieurs étapes précises : les négociations d’Aix-les-Bains (été 1955), où les figures de l’Istiqlal imposent le retour du sultan légitime ; la déclaration de La Celle-Saint-Cloud (6 novembre 1955) ; la déclaration commune du 2 mars 1956, qui abroge le traité de Fès ; et enfin les accords du 28 mai 1956, qui posent le principe d’une « interdépendance librement consentie » entre égaux – texte qui, sur le papier, ne prévoit aucun droit de veto français sur les décisions marocaines. Dans les faits, pourtant, cette interdépendance fonctionne longtemps de manière asymétrique : poids économique, présence de conseillers techniques, dépendance commerciale forte prolongent, sous un jour nouveau, une tutelle de fait pendant des décennies après l’indépendance formelle.

II. La sortie progressive du monopole français

Le rééquilibrage ne s’est pas fait par rupture, mais par accumulation de leviers :

● Diversification commerciale : la France, premier fournisseur historique du Royaume, perd cette place dès 2012 au profit de l’Espagne, puis est dépassée par la Chine en 2020-2021.
● Nouveaux partenaires structurants : la Chine devient le 3ᵉ partenaire commercial mondial du Maroc ; les États-Unis, un partenaire stratégique via l’accord de libre-échange de 2006 et l’Inflation Reduction Act ; les monarchies du Golfe, des investisseurs de premier plan.
● Inversion industrielle : avec les usines Renault (Tanger) et Stellantis (Kénitra), le Maroc n’est plus seulement client de la France – il devient un maillon de ses propres chaînes de valeur, au point que Paris affiche parfois un déficit commercial vis-à-vis de Rabat.
● Autonomie monétaire : le dirham suit désormais un régime de change piloté par Bank Al-Maghrib, ancré à un panier de devises et non plus au seul franc.

La France reste néanmoins, aujourd’hui encore, le premier investisseur étranger en stock au Maroc et le premier pourvoyeur de devises via le tourisme et la diaspora. Le lien n’a donc pas été rompu – il a été rééquilibré.

III. L’Afrique : un axe construit, non hérité.

C’est sur ce terrain que la thèse du « legs » français s’effondre le plus nettement. L’ancrage africain du Maroc ne date pas du recul français récent : il remonte à la Conférence de Casablanca de 1960, organisée par Mohammed V, qui réunissait déjà les grands leaders africains des indépendances, et à la coopération Sud-Sud active depuis 1983.

Sous Mohammed VI, cette stratégie s’est intensifiée méthodiquement : annulation de la dette des pays africains les moins avancés dès 2000, suppression de barrières tarifaires, 46 visites royales dans 25 pays africains, retour du Maroc à l’Union africaine en 2017. Les résultats sont tangibles : le Maroc est devenu le deuxième investisseur africain sur le continent, malgré l’absence de rente pétrolière ou gazière ; le commerce avec l’Afrique a bondi de près de 50 % entre 2014 et 2025 ; les banques marocaines contrôlent jusqu’à 40-50 % du marché bancaire dans des pays comme le Mali. Ce modèle, fondé sur le principe affiché du « gagnant-gagnant » et le transfert de savoir-faire plutôt que l’extraction de ressources, s’est d’abord déployé en zone francophone (liens linguistiques, religieux et historiques), avant de s’étendre vers l’Afrique anglophone et lusophone – percées diplomatiques au Ghana et au Malawi sur le dossier du Sahara, et projet structurant du gazoduc Nigeria-Maroc.

L’Initiative Atlantique, lancée en 2023, illustre parfaitement cette autonomie stratégique : elle cible les pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) – précisément ceux qui ont rompu avec la présence militaire française. Le Maroc y avance un argument que la France ne peut plus revendiquer : une coopération Sud-Sud sans conditionnalité politique, adossée à une diplomatie religieuse (formation d’imams, rayonnement de la confrérie tidjane) qui lui confère une influence spirituelle unique en Afrique de l’Ouest.

IV. Alors, la France a-t-elle « légué » son influence au Maroc ?

La réponse honnête est : pas vraiment – mais l’idée n’est pas totalement infondée non plus.

Ce qui est vrai : il existe un phénomène réel et documenté de recomposition régionale. Face à son recul en Afrique francophone, Paris cherche aujourd’hui à s’appuyer sur Rabat comme intermédiaire pour reprendre pied dans des pays où son image s’est dégradée – une inversion frappante du rapport de force historique, observée par plusieurs analystes de géopolitique.

Ce qui est trompeur : parler de « legs » suppose une transmission volontaire et une continuité de logique. Or le modèle marocain se construit précisément en opposition au modèle français post-colonial – coopération Sud-Sud fondée sur la solidarité et le partage, non sur une relation de tutelle Nord-Sud. Le Maroc n’a pas hérité des positions françaises ; il a occupé un vide laissé par leur effacement, avec une doctrine, des outils (banques, infrastructures, diplomatie religieuse) et une légitimité qui lui sont propres – construits depuis 1956, et accélérés depuis 1999.

Ce qu’il faut retenir : le recul français et l’essor marocain sont deux phénomènes contemporains et liés dans leurs effets – le vide créé par l’un profite objectivement à l’autre –, mais ils ne sont pas de même nature. L’un est un retrait, subi par la France plus qu’il n’est choisi. L’autre est une construction délibérée, patiente et méthodique, menée sur près de trois décennies sous Mohammed VI, qui aurait vraisemblablement porté ses fruits même sans le recul français. Le Maroc ne succède pas à la France en Afrique : il occupe, avec sa propre grammaire diplomatique, un espace que la France quitte.

Ironie de l’histoire : c’est précisément cette autonomie stratégique retrouvée qui permet aujourd’hui au Maroc de renvoyer l’ascenseur à son ancienne puissance tutélaire, en l’aidant à ne pas disparaître totalement d’un continent qu’elle a longtemps considéré comme son pré carré.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci