
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Ce soir du jeudi 9 juillet 2026 à Boston, la France a battu le Maroc 2-0 en quart de finale de la Coupe du monde 2026, s’offrant une place en demi-finale. Les Lions de l’Atlas, portés par tout un continent depuis leur épopée historique de 2022, s’arrêtent là. Une désillusion sportive, certes. Mais pour qui sait lire, elle offre surtout l’occasion de réveiller une mise en garde longtemps portée par le penseur marocain Mahdi Elmandjra – futuriste, stratège, et l’un des esprits les plus lucides que le Maroc ait produits sur la question du développement.
Un avertissement qui n’a pas pris une ride.
Elmandjra le disait avec une clarté qui dérange encore aujourd’hui : gagner ou perdre contre l’Égypte, l’Algérie ou la Tunisie ne change rien à la réalité du sous-développement. L’analphabétisme, la faiblesse des systèmes de santé, le chômage généralisé – tout cela demeure, que le ballon entre ou non dans le but.
Sa formule reste percutante : « Les peuples sous-développés voient dans le ballon tout ce qui compte, alors qu’à l’origine, ce n’est rien. »
Ce constat n’est pas un rejet du sport. C’est un rappel de proportion. Le football ne figure dans aucun indicateur de développement humain reconnu par les Nations unies – ni la santé, ni l’éducation, ni le revenu individuel n’y sont conditionnés. Elmandjra ne disait pas autre chose : le ballon est un jeu magnifique, mais il ne construit pas une école, ne soigne pas un enfant, ne nourrit pas une famille.
Le paradoxe des priorités inversées.
Le vrai clivage ne se situe pas entre pays qui aiment le football et pays qui ne l’aiment pas. Il se niche ailleurs : dans la manière dont chacun le finance.
● Un pays développé investit dans le sport en plus de ses fondamentaux déjà couverts. Il peut se permettre d’attirer des champions formés ailleurs – comme il recrute des ingénieurs ou des médecins étrangers – précisément parce que l’éducation, la santé et la sécurité alimentaire de sa population ne sont pas en jeu.
● Un pays en développement investit trop souvent dans le sport à la place de ces mêmes fondamentaux. Des infrastructures sportives coûteuses sont financées pendant que les hôpitaux manquent de moyens, que l’école publique se dégrade, que la dépendance alimentaire persiste.
Pour prendre un exemple concret : la construction d’un grand stade peut avoisiner le coût annuel de fonctionnement de plusieurs dizaines de centres de santé ruraux. Ce n’est pas un choix anodin – c’est un arbitrage politique.
C’est cet inversement des priorités qu’Elmandjra dénonçait : célébrer une victoire sportive comme un accomplissement national, alors qu’elle ne modifie en rien les indicateurs réels du développement humain.
Le sport : levier ou anesthésiant ?
Il faut se garder d’un raccourci facile. Le sport n’est pas par nature l’ennemi du développement. Il peut au contraire en être un outil, au même titre que l’éducation.
Une politique sportive bien pensée contribue à la santé publique, à la cohésion sociale, à l’intégration des jeunes, à l’économie locale. Dans cette configuration, l’argent investi dans le sport sert le développement humain – il ne s’y substitue pas.
Le basculement survient quand le sport change de fonction. Quand il cesse d’être un moyen au service du peuple pour devenir une vitrine politique ou un anesthésiant social.
Une liesse populaire, aussi sincère soit-elle, peut alors masquer temporairement des urgences bien réelles. Elle peut retarder la pression citoyenne pour de véritables réformes. C’est la finalité poursuivie – construire ou distraire – qui détermine si le sport nourrit le développement ou s’y substitue en trompe-l’œil.
Personnellement, je ne crois pas qu’il faille choisir entre stade et école. Mais je crois qu’il faut cesser de faire comme si ces deux investissements pesaient le même poids dans l’avenir d’un pays. Ils n’ont ni la même urgence, ni la même portée.
Le cas marocain : une lecture apaisée.
Le parcours du Maroc à ce Mondial 2026 – six matches joués, une qualification en quart de finale après avoir écarté les Pays-Bas aux tirs au but, avant de tomber face à une valeureuse équipe de France – confirme le statut de meilleure nation africaine du tournoi. C’est une performance sportive honorable, portée par une génération de joueurs de grand talent.
Mais à la lumière du constat d’Elmandjra, cette élimination doit être relativisée. Elle ne dit rien de l’état des hôpitaux marocains, de la qualité de l’école publique, ou du taux de chômage des jeunes. Et à l’inverse, une éventuelle victoire n’aurait rien réglé de ces mêmes défis.
Non, ce n’est pas la fin du monde.
C’est précisément le sens à donner à cette défaite : le ballon reste un jeu, aussi intense soit l’émotion collective qu’il suscite. Il peut être une fierté légitime, un moment de communion populaire, une vitrine internationale utile – à condition de rester à sa juste place.
Le vrai match, celui qui compte réellement pour l’avenir des peuples, ne se joue pas à Boston un soir de juillet. Il se joue chaque jour, dans les salles de classe, les hôpitaux et les champs. Celui-là ne connaît ni prolongation ni tirs au but : il se gagne patiemment, par l’investissement humain.
À Boston, le ballon s’est arrêté. Mais dans les écoles et les dispensaires du Maroc, le match, lui, n’a jamais vraiment commencé. C’est peut-être ça, la vraie élimination.



