
Par: ALLAL KHEIREDDINE

Il faut d’abord accepter d’avoir mal. Ce qui s’est joué jeudi soir n’était pas un simple match de football, et prétendre le contraire serait la première des trahisons. Des millions de Marocains, de Casablanca à Oujda, de Tanger à Dakhla de la diaspora parisienne aux cafés de Laâyoune, avaient investi dans cette équipe quelque chose de plus grand qu’elle : une revanche sur l’histoire, une preuve adressée au monde, un miroir enfin flatteur tendu à une nation qui doute trop souvent d’elle-même. Quand l’espoir est de cette taille, la chute l’est aussi. Le choc du 2-0 face à la France n’est pas une faiblesse de caractère ; il est la mesure exacte de ce que nous avions osé espérer. Et il n’y a aucune honte à cela.
Nous traversons, collectivement, un deuil. Non pas le deuil d’une personne, mais celui d’un récit, d’un rêve, d’un doux espoir, celui que nous nous étions raconté pendant des semaines, où le Maroc renversait Doha, où 2026 corrigeait 2022, où l’histoire, pour une fois, se pliait à notre désir. Ce récit est mort à la soixantième minute, et le deuil obéit à ses lois propres. Il commence par la sidération, ce silence stupéfait qui a saisi les terrasses au coup de sifflet final. Il passe par la colère (contre l’arbitre, contre l’entraîneur, contre le sort, contre le monde entier). Et cette colère, disons- le clairement, est saine dans son surgissement. Elle est le signe que nous avons aimé, que nous avons cru. Vouloir l’étouffer immédiatement, sommer un peuple de « relativiser » dès le lendemain matin, c’est lui interdire de sentir, et ce qui n’est pas senti ne se dépasse jamais.
Mais la colère est une étape, pas une demeure. C’est ici que la fermeté doit succéder à la compassion. Deux pièges nous guettent, et ils sont symétriques.
Le premier est le déni, cette tentation de réécrire le match plutôt que de l’admettre : l’arbitre nous a volés, la FIFA a arrangé, on aurait dû, on aurait pu. Le déni est confortable parce qu’il préserve intact le récit blessé, mais il a un prix exorbitant : il interdit d’apprendre. Une équipe, comme un peuple, qui n’admet pas sa défaite se condamne à la rejouer indéfiniment. Or la vérité de jeudi soir est simple et supportable : la France était plus forte, ce soir-là, dans ce match- là. La barre était haute ; nous ne l’avons pas franchie. Le reconnaître n’est pas s’humilier, c’est se respecter assez pour regarder le réel en face.
Le second piège est l’inverse du premier et lui ressemble comme un frère : la rumination. Se complaire dans la défaite, la ressasser, en faire la énième preuve d’une malédiction nationale, transformer une élimination sportive en verdict métaphysique sur ce que nous vaudrions. La rumination a l’apparence de la lucidité , elle regarde la blessure, mais elle en a perdu la fonction : au lieu de la panser, elle la gratte. Elle produit exactement ce que produit le déni : l’immobilité. L’un refuse le réel, l’autre s’y noie ; aucun des deux ne le traverse.
Entre ces deux écueils passe le chemin étroit de l’acceptation active. Accepter, ce n’est pas se résigner. C’est dire : cela est arrivé, cela fait mal, et maintenant qu’en faisons-nous ? Cette équipe est jeune. Elle a atteint deux fois de suite le dernier carré des grandes ambitions mondiales, elle a fait trembler les plus grands, et elle jouera en 2030 une Coupe du monde à domicile, sur notre sol, devant notre peuple. Retirer aujourd’hui notre confiance aux joueurs et à l’encadrement, c’est confondre un résultat avec une trajectoire. Les trajectoires se jugent sur la durée, et celle du football marocain, depuis quatre ans, ne ressemble à rien d’autre qu’à une ascension. Ceux qui exigent des têtes au lendemain d’un quart de finale mondial n’ont pas compris que la constance est la seule mère des victoires.
Et puis il y a cette vérité plus vaste, que la défaite de jeudi rend soudain lisible : nous ne choisissons pas la sélection nationale. Nous ne composons pas le onze de départ, nous ne décidons ni des remplacements ni du schéma tactique. Nous sommes, face à l’équipe, des amoureux impuissants et c’est peut-être pour cela que la défaite nous blesse tant : elle nous rappelle notre passivité. Mais il existe une équipe, une seule, dont chaque Marocain choisit souverainement la composition : celle qui gouverne. Malgré le passif des autorités dans la bonne tenue de ces rendez-vous citoyens.
En septembre, les urnes nous attendent. Et là, aucun arbitre ne peut nous voler le match, aucun tirage ne peut nous défavoriser, aucun Mbappé adverse ne peut renverser le score. Le seul adversaire du citoyen, c’est son abstention.
Voter, c’est exister. C’est passer du gradin au terrain, du commentaire à la décision, de la ferveur à la responsabilité. Un peuple qui remplit les stades de son amour et déserte les bureaux de vote se condamne à n’être que spectateur de son propre destin, à hurler sa joie ou sa douleur devant des matchs que d’autres jouent à sa place. La maturité d’une nation ne se mesure pas à sa capacité de célébrer les victoires, ni même à sa dignité dans la défaite ; elle se mesure à sa volonté de se constituer en acteur. Choisir, en septembre, une équipe au service des intérêts des Marocains, la composer, l’évaluer, la sanctionner ou la reconduire, voilà le seul terrain où notre souveraineté est entière.
Alors oui, ayons mal encore quelques jours. C’est notre droit, et c’est même notre santé. Mais que cette douleur soit une semence et non un tombeau. Les grandes équipes se construisent sur leurs défaites fondatrices ; les grands peuples aussi. 2030 se joue à domicile. Septembre aussi.



