
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Nous avons été contraints à l’élimination en quart de finale de la Coupe du monde. Nous espérions remporter le trophée cette fois-ci, après la performance héroïque des Lions de l’Atlas au Qatar en 2022, et après une génération de joueurs talentueux qui ont fait parler d’eux dans le monde entier. Mais nous n’avons même pas réussi à accéder aux demi-finales.
Où se trouve le problème ?
Acceptons le résultat, même s’il est très dur par rapport à nos ambitions. Inutile de pleurer sur ce que nous avons perdu sur le terrain du football mondial, car il se peut que nous détestions une chose alors qu’elle est bonne pour nous. Le football n’est pas une fin, mais un moyen. Un moyen de divertissement, de spectacle, d’identité collective. Mais il n’est ni une mesure du progrès des nations, ni un indicateur du bien-être des peuples.
Concentrons-nous sur ce qui est vraiment important.
Les vraies compétitions nous attendent.
Dans notre paysage national aujourd’hui, d’autres compétitions nous attendent, plus complexes, plus difficiles et plus longues que n’importe quel Mondial. Ces compétitions ne se jouent pas sur des pelouses, ne sont pas suivies par des millions de supporters, et ne décernent pas des trophées en or. Mais les remporter est la seule condition pour nous rendre éligibles à l’entrée dans le club international des nations développées.
Première compétition : la Coupe de l’éducation.
Le Maroc d’aujourd’hui souffre encore d’une crise éducative profonde. Selon le rapport de la Banque mondiale pour l’année 2025, 59% des enfants marocains âgés de dix ans ne savent pas lire et comprendre un texte simple. Ce taux dépasse de loin celui de pays comme la Tunisie (39%) ou l’Algérie (42%).
Le nombre d’analphabètes au Maroc est estimé à environ 6 millions de personnes, dont la majorité sont des femmes et des agriculteurs en milieu rural. Cela signifie que près de 16% de la population ne peut pas participer activement à la vie économique et sociale. Comment bâtir un État moderne alors que la moitié de ses citoyens ne savent pas lire ?
Comparaison essentielle : l’Allemagne, qui a été éliminée dès le premier tour du Mondial 2026, a un taux d’analphabétisme inférieur à 1%. Et sa durée moyenne de scolarisation dépasse 14 ans, contre seulement 6 ans au Maroc. L’Allemand est-il affecté par l’élimination précoce de son équipe ? Bien sûr que cela lui fait mal, mais il sait que l’avenir de son pays ne se joue pas sur un terrain de football.
Deuxième compétition : la Coupe de la santé.
Le Maroc consacre environ 5.8% de son produit intérieur brut à la santé, selon l’Organisation mondiale de la santé (rapport 2024). C’est bien inférieur à la moyenne mondiale (9.8%) et à celle des pays voisins comme la Tunisie (6.9%).
Le nombre de lits dans les hôpitaux publics ne dépasse pas 1.2 lit pour 1 000 habitants, contre 6.3 en France et 8.0 en Allemagne.
Dans les zones rurales, 45% de la population a du mal à accéder aux services de santé de base, selon le ministère marocain de la Santé. Cela signifie que des millions de Marocains ne trouvent ni médecin ni médicament lorsqu’ils en ont besoin.
Comparaison essentielle : la Corée du Sud, qui était dans les années 1960 plus pauvre que le Maroc, a consacré des décennies à la construction d’un système de santé universel. Aujourd’hui, elle possède l’un des meilleurs systèmes de santé au monde, avec une espérance de vie dépassant 83 ans, contre 77 ans au Maroc. Vous souvenez-vous quand la Corée a gagné la Coupe du monde ? Jamais. Mais elle a gagné la Coupe de la santé.
Troisième compétition : la Coupe de l’emploi.
Le taux de chômage au Maroc avoisine les 13% (Haut-Commissariat au Plan, 2025), et atteint 36% chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans.
Cela signifie que plus de 1.5 million de jeunes Marocains cherchent du travail sans en trouver. Ce ne sont pas des chiffres, mais des énergies gâchées, des rêves différés, des cœurs qui vivent chaque jour la souffrance de la quête de pain.
Comparaison essentielle : un pays comme Singapour, qui n’a pas d’équipe de football digne de ce nom, a atteint un taux de chômage ne dépassant pas 2%. Comment ? Par l’investissement dans l’éducation, la formation professionnelle et l’attraction des investissements étrangers. Singapour n’a pas attendu la Coupe du monde pour se relever ; elle s’est relevée pour pouvoir ensuite profiter de toutes les formes de divertissement.
Les pays industrialisés : une leçon de priorités.
Ce qu’ont fait les grandes puissances industrielles n’est pas de la magie, mais un ordre des priorités. Ces pays se sont d’abord concentrés sur l’essentiel : construire un système éducatif solide, un système de santé universel, une économie diversifiée offrant des opportunités d’emploi pour tous. Et après avoir accompli cela, ils se sont tournés vers le divertissement, le sport, la culture, et tout ce qui permet de se détendre et de gérer le stress généré par les efforts exceptionnels fournis par tous.
En France, par exemple, un citoyen ordinaire consacre 1% de ses revenus aux soins de santé, tandis qu’un Marocain y consacre 7%. Et en Allemagne, la part des dépenses d’éducation dans le PIB atteint 4.9%, contre 5.6% au Maroc – avec une énorme différence dans la taille du PIB lui-même.
Ces pays peuvent profiter du football parce qu’ils ont construit leurs fondations. Nous, malheureusement, essayons de profiter du ballon alors que nos fondations vacillent encore.
Nous ne rejetons pas le sport, nous réorganisons les priorités.
Cet article est un appel à la prise de conscience : le football est beau, mais il ne remplace pas le développement. Gagner un match ne crée pas d’emplois, ne construit pas d’hôpitaux, n’éduque pas un enfant.
Nous devons faire tout notre possible pour remporter la Coupe de l’éducation, la Coupe de la santé, la Coupe de l’emploi. Ce n’est qu’alors que nous serons éligibles pour entrer dans le club international des nations qui ont relevé les défis du développement, du progrès, de l’éradication de la pauvreté, du chômage et de l’analphabétisme. Alors seulement nous serons prêts à nous adonner aux divertissements sportifs, à l’instar des pays industrialisés.
Conclusion : il se peut que nous détestions une chose alors qu’elle est bonne pour nous.
Oui, nous sommes sortis du Mondial. Oui, la défaite est amère. Mais elle pourrait être une occasion de nous rappeler ce qui est vraiment important. Une occasion de réexaminer nos priorités, et de nous demander sincèrement : sommes-nous prêts à investir notre peine dans la construction d’un avenir meilleur ?
Dieu Tout-Puissant dit dans le Coran : « Vous a été prescrit le combat, bien qu’il vous soit désagréable. Or, il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose alors qu’elle est un bien pour vous, et il se peut que vous aimiez une chose alors qu’elle est un mal pour vous. Dieu sait, tandis que vous ne savez pas. » [Sourate Al-Baqara, verset 216].
Peut-être cette défaite est-elle un bien pour nous, car elle nous a réveillés de notre insouciance, et nous a rappelé que la vraie coupe n’est pas en or, mais qu’elle est la coupe de la dignité humaine, qui s’acquiert par la science, la santé et le travail.
À Boston, le ballon est tombé. Relevons- le dans nos écoles, nos hôpitaux et nos usines. C’est là, sur les vrais terrains, que se joue le match qui ne finit jamais.



