
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Dakar sous le choc.
Le réveil fut brutal. Jeudi matin, les kiosques de la capitale affichaient des unes funèbres. L’élimination des Lions de la Teranga en huitièmes de finale du Mondial 2026, battus 3-2 par la Belgique après prolongation, a plongé tout un peuple dans une stupeur mêlée d’amertume. Une image résume tout : Sadio Mané, assis sur la pelouse, le regard vide, portant seul le poids d’une génération qui s’éteint.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le quotidien sportif « Stades » titre sans détour « Fin de bal tragique » : cette élimination sonne le glas d’une époque dorée. Le champion d’Afrique en titre quitte le Mondial comme il y est entré — porté par des promesses — mais sans avoir tenu ses engagements face à l’adversité européenne. « Record » parle d’une équipe « restée au milieu du gué », trop frileuse pour un rendez-vous d’une telle envergure.
Pape Thiaw dans le viseur.
Comme toujours après un naufrage, c’est le chef qui paie les pots cassés. Pape Thiaw, le sélectionneur national, concentre désormais toutes les critiques. « L’Observateur » consacre un grand dossier à ce qu’il qualifie de « faillite tactique », pointant des changements tardifs, un manque d’audace criant et un système de jeu incapable de déstabiliser la rigueur européenne des Diables Rouges. Le Quotidien va plus loin avec son titre « Les Lions sans boussole », posant ouvertement la question de l’avenir du technicien et appelant à un renouveau à la tête de la tanière.
Il faut rappeler que Pape Thiaw n’en est pas à sa première controverse majeure. Lors de la finale de la CAN 2025 au Maroc, c’est lui qui avait orchestré — ou du moins cautionné — le retrait scandaleux de ses joueurs de la pelouse pendant une vingtaine de minutes pour protester contre une décision arbitrale, avant que le capitaine Sadio Mané ne les convainque de revenir. Ce comportement lui avait valu une suspension de cinq matches et une amende de 100 000 dollars de la CAF. La question de sa légitimité à conduire une équipe nationale dans les grandes compétitions se pose donc avec une acuité croissante.
La provocation Chibi : quand le voisin enfonce le clou.
L’élimination sénégalaise n’aurait peut-être pas autant enflammé les réseaux sans la story Instagram de Mohamed Chibi, international marocain, qui a choisi ce moment de douleur pour lancer un sobre mais cinglant : « Va là-bas et pleure ». Trois mots qui ont mis le feu aux poudres.
La presse sénégalaise n’a pas manqué de réagir. « Vox Populi » consacre un encadré vengeur intitulé « Le tacle assassin d’un Lion de l’Atlas », fustigeant un manque d’élégance notoire et dénonçant une provocation déplacée au moment où l’Afrique devrait se serrer les coudes. « Walf Quotidien » y voit un « complexe de supériorité mal placé » et prédit des retrouvailles électriques lors de la prochaine Coupe d’Afrique des Nations.
Il faut néanmoins dire les choses clairement : si la forme choisie par Chibi manque indubitablement d’élégance et ne grandit pas l’image du football marocain, le fond de sa réaction s’inscrit dans un contexte que les Sénégalais ne peuvent pas balayer d’un revers de main. Le comportement de leur équipe lors de la finale de la CAN 2025 à Rabat — quitter la pelouse, refuser de jouer, transformer un événement sportif en bras de fer politique — avait profondément blessé les supporters marocains et terni l’image du football africain dans son ensemble. Que des joueurs marocains ressentent encore de l’amertume est humain, même si l’exprimer sur les réseaux sociaux au pire moment n’est ni élégant, ni exemplaire.
Et si le TAS retirait aussi la CAN 2025 ?
Mais la vraie question — celle que la presse sénégalaise se garde bien de poser, mais que tous les observateurs du football africain murmurent — est celle-ci : que reste-t-il au Sénégal si le Tribunal Arbitral du Sport (TAS), saisi par la Fédération Royale Marocaine de Football, confirme ou renforce la décision de la CAF d’attribuer sur tapis vert la victoire 3-0 au Maroc lors de cette finale ?
Car rappelons-en les faits : la CAF, en vertu des articles 82 et 84 de son règlement, avait déjà sanctionné le Sénégal après l’abandon de la pelouse. Si le TAS venait à aller plus loin et à invalider officiellement ce titre continental, le Sénégal se retrouverait dans une situation sans précédent dans l’histoire du football africain : éliminé du Mondial 2026 en huitièmes de finale, privé de son titre de champion d’Afrique 2025, et contraint de reconstruire un projet sportif sur les décombres d’une génération brillante mais fracassée par ses propres erreurs de comportement.
La grandeur sportive ne se mesure pas seulement aux buts inscrits ou aux trophées soulevés. Elle se mesure aussi à la dignité avec laquelle on gagne, à la façon dont on perd, et au respect que l’on témoigne à ses adversaires et aux règles du jeu. Sur ces trois terrains-là, les Lions de la Teranga ont, ces derniers mois, laissé à désirer.
Le Sénégal a le talent, la passion et une jeunesse footballistique prometteuse pour se reconstruire. Mais cette reconstruction devra commencer par une introspection sincère : non pas sur les seuls choix tactiques de Pape Thiaw, mais sur les valeurs que cette équipe nationale souhaite incarner aux yeux de l’Afrique et du monde.



