
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Il y a des matches que l’on croit joués, des victoires que l’on croit acquises, et puis il y a le football dans ce qu’il a de plus cruel et de plus sublime à la fois. Ce mercredi soir à Seattle, le Sénégal en a fait l’amère expérience face à une Belgique que l’on croyait agonisante, mais qui s’est révélée indestructible.
Un scénario de film.
Tout semblait écrit pour les Lions de la Teranga. Dominateurs dans le jeu, les Sénégalais ouvraient logiquement le score à la 25e minute grâce à Habib Diarra, qui poussait au fond un ballon après un poteau d’Ismaïla Sarr. Puis Sarr doublait la mise dès le retour des vestiaires à la 51e minute, inscrivant son quatrième but dans le tournoi — le total le plus prolifique pour un joueur africain dans une même Coupe du monde depuis Roger Milla en 1990. À 2-0, avec une Belgique désorganisée et divisée — Trossard et Tielemans s’étaient même disputés lors d’une pause fraîcheur à la 70e minute — le billet pour les huitièmes semblait définitivement sénégalais.
La clairvoyance du coach belge.
C’est dans ce moment de doute total que le sélectionneur belge a montré ce qui distingue un grand entraîneur d’un simple gestionnaire. Romelu Lukaku, entré à la mi-temps, a réduit l’écart à la 86e minute. Trois petites minutes plus tard, Youri Tielemans égalisait à la 89e, ramenant le score à 2-2 et propulsant les deux équipes en prolongation. Ce double changement tactique a totalement métamorphosé le visage d’une Belgique qui semblait sans ressort. La décision d’introduire Lukaku dès la mi-temps — alors que les Diables Rouges étaient déjà menés — restera comme un coup de génie salvateur. C’est lui, le buteur historique, le guerrier au grand cœur, qui a allumé la mèche de cette remontada historique.
En prolongation, Tielemans a parachevé l’œuvre en obtenant et transformant un penalty à la 125e minute, offrant à la Belgique une qualification arrachée 3-2 après prolongation.
L’honneur des guerriers belges.
Ce soir, les Diables Rouges ont rappelé au monde que le football n’est jamais terminé tant que l’arbitre n’a pas sifflé la fin. Lukaku, Tielemans et leurs coéquipiers ont offert à leur pays l’une des plus belles pages de leur histoire en Coupe du monde. La Belgique affrontera désormais les États-Unis ou la Bosnie en huitièmes de finale avec la confiance de ceux qui savent qu’ils peuvent renverser n’importe quelle situation.
L’ombre d’un passé récent — La finale de la CAN 2025 à Rabat.
Cette élimination sénégalaise à Seattle résonne d’autant plus fort que les Lions de la Teranga traînaient derrière eux, depuis six mois, le lourd héritage d’une controverse sans précédent dans l’histoire du football africain.
Le 18 janvier 2026, lors de la finale de la CAN organisée au Maroc, à la 90e+8 minute, après consultation de la VAR, l’arbitre avait accordé un penalty au Maroc pour une faute jugée de Malick Diouf sur Brahim Díaz. Une décision immédiatement perçue comme extrêmement sévère par les Sénégalais. La réaction fut alors spectaculaire et sans précédent : les Lions de la Teranga quittèrent la pelouse pour protester contre ce qu’ils considéraient comme un scandale arbitral, un geste fort et rarissime à ce niveau de la compétition. Ce retrait temporaire, soutenu par le sélectionneur lui-même, dura une vingtaine de minutes.
Seul Sadio Mané, capitaine et conscience morale de l’équipe, refusa de suivre ce mouvement. Il alla même jusqu’à courir jusqu’au vestiaire pour tenter de convaincre ses coéquipiers de revenir sur la pelouse, conscient de la portée historique d’un abandon en pleine finale de CAN. C’est grâce à lui que les joueurs revinrent, que le penalty fut tiré — et manqué par Brahim Díaz — et que le Sénégal s’imposa finalement en prolongation.
Mais l’histoire ne s’arrêta pas là. Le président de la FIFA Gianni Infantino avait fermement condamné le comportement de certains joueurs sénégalais et des membres du staff technique. Deux mois après la finale, la CAF décida de retirer la victoire au Sénégal sur tapis vert, en invoquant les articles 82 et 84 de son règlement, attribuant la victoire 3-0 au Maroc. Le sélectionneur Pape Thiaw fut suspendu cinq matchs et condamné à une amende de 100 000 dollars, tandis que la fédération sénégalaise écopa d’une amende de 615 000 dollars.
En quittant la pelouse ce soir-là à Rabat, l’équipe du Sénégal et son coach avaient violé l’un des principes les plus fondamentaux du sport : on joue jusqu’au coup de sifflet final, quelles que soient les circonstances et les injustices ressenties. Le football, comme la vie, exige que l’on finisse ce que l’on a commencé, debout, quoi qu’il en coûte.
Seattle, ce mercredi soir, a peut-être rendu une forme de justice sportive. Celle qui rappelle que l’on ne gagne rien durablement en abandonnant le terrain — ni au sens propre, ni au sens figuré.



