
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Il y a quelque chose d’ironie cruelle dans la situation que vit le Maroc en ce début de juillet 2026. Après six années consécutives de sécheresse, l’hiver 2025 avait enfin apporté des pluies abondantes. Les barrages avaient retrouvé des couleurs, affichant un taux de remplissage global de 61,3 % au 31 janvier 2026, contre environ 28 % un an plus tôt — soit une augmentation de près de 120 % des ressources en eau disponibles, qui atteignaient 10 milliards de mètres cubes. Les nappes phréatiques respiraient, les agriculteurs reprenaient espoir.
Et voilà qu’une vague de chaleur intense, avec des températures atteignant jusqu’à 48°C, vient en quelques semaines menacer de consumer ce que des mois de précipitations avaient accumulé. Ce paradoxe illustre parfaitement la vulnérabilité structurelle du monde rural marocain face au dérèglement climatique : ce n’est pas tant l’absence de pluie qui pose problème en ce moment, mais l’incapacité des infrastructures et des sols à retenir cette ressource, face à une chaleur qui évapore, assèche et épuise à une vitesse alarmante.
Une demande en eau qui explose sous la canicule.
L’augmentation des températures réduit la productivité des principales cultures et augmente leurs besoins en eau, diminuant ainsi l’efficacité de l’irrigation. Plus il fait chaud, plus les plantes boivent, et plus les réserves fondent. Les fortes chaleurs accentuent l’évaporation dans les barrages, et les anciens canaux à ciel ouvert subissent des pertes considérables.
Dans les zones rurales, ces phénomènes climatiques ont engendré des perturbations majeures dans la distribution de l’eau potable ainsi que des restrictions généralisées de l’irrigation agricole. Pour les petits agriculteurs, qui représentent l’essentiel du tissu rural — environ 70 % des exploitations marocaines s’étendent sur moins de cinq hectares — une telle pression sur la ressource peut signifier la perte d’une saison entière, voire l’abandon pur et simple des terres.
Le monde rural, premier otage de la crise.
Près de 79 % des personnes pauvres vivent en zone rurale, et leurs moyens de subsistance sont intrinsèquement liés à l’agriculture. L’agriculture contribue à 16 % du PIB et à 19 % des exportations totales, tout en employant 67 % de la main-d’œuvre rurale. L’incidence, la gravité et la durée croissantes des sécheresses sont devenues un facteur majeur de vulnérabilité, avec des risques de pertes de revenus, d’épuisement des actifs, de malnutrition et de migration.
À cela s’ajoute un problème technique aggravant : les pertes physiques d’eau dans les réseaux de distribution avoisinent les 24 %. Des réseaux vétustes qui gaspillent une ressource que l’on n’a plus les moyens de dilapider.
Des solutions existent, mais leur déploiement doit s’accélérer.
Les systèmes d’irrigation goutte-à-goutte sont massivement subventionnés et déployés, avec près de la moitié des terres irriguées désormais équipées. L’agriculture intelligente, les capteurs d’humidité du sol, les données satellitaires progressent également.
Dans le cadre du Programme de transformation des systèmes agroalimentaires au Maroc, financé par la Banque mondiale à hauteur de 250 millions de dollars, 120 000 agriculteurs, dont 18 000 jeunes et 6 000 femmes, devraient bénéficier de pratiques agricoles intelligentes face au climat. L’agriculture biologique devrait s’étendre sur 25 000 hectares, et une subvention de 5 millions de dollars du Fonds pour une planète vivable vise à aider les petits exploitants à opérer leur transition. La mobilisation des eaux non conventionnelles — dessalement, réutilisation des eaux usées traitées — apparaît désormais comme une nécessité pour sécuriser l’approvisionnement.
Mais ces avancées peinent encore à atteindre les zones rurales les plus reculées, là précisément où la chaleur frappe le plus durement et où les populations sont les moins armées pour y faire face.
L’hiver généreux de 2025 a offert au Maroc un sursis précieux — les barrages à 61 % et les 10 milliards de mètres cubes disponibles en sont la preuve tangible. La vague de chaleur de l’été 2026 rappelle brutalement que ce sursis n’est pas une solution. Entre un ciel qui donne et un soleil qui reprend, le défi n’est plus seulement climatique — il est hydraulique, social et politique. Protéger l’eau des zones rurales marocaines, c’est protéger les hommes et les femmes qui les habitent, et avec eux, une part essentielle de l’identité et de la souveraineté alimentaire du Royaume.



