
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Il y a des vérités que seuls les chiffres imposent. Et lorsque ces chiffres émanent conjointement de la Banque mondiale et de Bank Al-Maghrib, ils cessent d’être des opinions pour devenir des diagnostics officiels, accablants et incontestables.
Le gouvernement d’Aziz Akhannouch, qui a fait de « l’État social » et de « la création d’un million d’emplois » ses slogans de campagne, se trouve aujourd’hui confronté à une réalité cinglante. Un récent rapport de la Banque mondiale, corroboré par les données du gouverneur Abdellatif Jouahri, révèle un échec structurel : le Maroc est entré dans une phase de « croissance sans emploi ». Rien qu’entre 2020 et 2024, le déficit annuel de création d’emplois a bondi de 215 000 à 370 000 postes. Le taux de chômage a atteint 13,1 %, et celui des jeunes frôle les 47 %. Derrière ces pourcentages, ce sont des vies, des familles et une génération sacrifiée.
Mais il est un autre Maroc, invisible dans les discours officiels, qui crie plus fort que jamais : celui des retraités. Et c’est dans ce dossier précis que la disgrâce du gouvernement devient tragédie sociale.
Des retraités « exclus et humiliés ».
Comme le montrent les tracts de l’Association des enseignants retraités et les appels à la mobilisation de la Confédération démocratique du travail (CDT) à Fès, la colère n’est plus corporatiste. Elle est vitale. Face à la flambée des prix, des soins de santé et des loyers, les retraités voient leurs pensions fondre comme neige au soleil. Les augmentations accordées aux salariés en activité ne leur profitent jamais. Le gel des pensions, associé à une inflation persistante, les a plongés dans une précarité que l’on croyait réservée aux couches les plus défavorisées.
Le contraste est frappant, et il est au cœur de l’injustice ressentie :
- D’un côté, des gouvernements étrangers, comme celui de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, offrent une allocation mensuelle supplémentaire aux personnes âgées de plus de 65 ans, des repas gratuits à domicile, des services de ménage et des soins médicaux complets à domicile, ainsi que la gratuité des transports.
- De l’autre, au Maroc, sous l’égide d’Akhannouch, les retraités se voient refuser une simple revalorisation annuelle, contraints de mener des actions devant les tribunaux administratifs pour exiger l’indice de leur dignité.
L’échec dépasse l’économique : c’est un échec moral.
Le chef du gouvernement a échoué sur le front de l’emploi, c’est désormais acté par les institutions financières internationales. Il échoue tout autant sur le front de la justice sociale. Comment justifier que le dialogue social bénéficie aux actifs et ignore systématiquement ceux qui ont construit le Maroc d’aujourd’hui ? Comment ne pas voir que l’absence d’indexation des pensions sur l’inflation et sur les augmentations salariales (articles 2 à 4 du projet de loi 2-44, jamais appliqués rétroactivement) est une injustice éclatante ?
Les retraités ne demandent pas l’aumône, mais l’application de la loi, une augmentation nette d’au moins 2 000 dirhams, le droit aux soins, et le respect. Leur appel contenu dans les tracts de la CDT et de l’association des enseignants est clair : « Nous ne serons plus seulement des objets d’attentes, mais des acteurs organisés. »
L’heure de vérité.
Lorsque la Banque mondiale recommande de « repenser le rôle de l’État », passant d’investisseur direct à facilitateur, c’est le modèle même de l’État social porté par Akhannouch qui vacille. Mais plus encore, c’est son inaction face à l’urgence des retraités qui restera comme la marque de son mandat.
Le gouvernement a préféré les grands projets aux vies humaines, les annonces aux réformes systémiques. Le Maroc des retraités n’accepte plus l’invisibilité. Le Maroc des jeunes chômeurs à 47 % n’accepte plus les promesses.
L’éditorial de la discorde est écrit. Il ne manque plus que la signature du peuple, dans les urnes ou dans la rue.





