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ECRIVAINS MAUDITS. Tristan Egolf, le génie tragique

Par: Abdelaziz Errherraoui

Par: Abdelaziz Errherraoui

Vers la fin de l’après-midi d’une glaciale journée d’hiver, Marie Modiano, écrivaine et musicienne, fille de Patrick Modiano, récipiendaire du prix Nobel de littérature en 2014 et auteur entre autres de » La Rue des boutiques obscures », « Les Braves garçons », « Pedigree » « Dora Bruder »… rentrait chez elle, quand elle aperçut un jeune homme grattant sa guitare, assis sur le perron d’un immeuble, grelottant de froid, par ce temps de bruine et de grisaille, elle s’approcha de lui et engagea la conversation, le jeune homme est en effet Américain, parlait un français approximatif, avec ce délicieux accent si particulier aux Américains quand ils s’expriment dans la langue de Molière. Il paraissait que le jeune homme était sans ressources, et qu’il passait le clair de son temps à flâner dans les rues de Paris comme l’avaient fait avant lui, il y avait de cela plusieurs décennies, d’illustres écrivains américains: le golden boy des lettres américaines, Francis Scott Fitzgerald et sa femme Zelda, Anaïs Nin, auteure de récits érotiques et d’un célèbre journal intime en plusieurs volumes, Gertrude Stein et son compagnon le sulfureux et irrévérencieux Henry Miller et bien d’autres encore.

Portée par un élan de générosité, Marie l’invita à s’installer à la maison de ses parents en attendant des jours meilleurs. Installé dans la chambre d’amis, Tristan Egolf, puisqu’il faut révéler son nom, passait son temps à écrire, il écrivait presque jour et nuit, et par moments, harassé par cette activité aussi jouissive que souvent ingrate, sortait se dégourdir les jambes et prendre du frais, et errer dans les quartiers de Paris, au gré de rencontres inattendues ou de fabuleuses découvertes, et quand il rentrait, il se mettait aussitôt à écrire. Il n’était point loquace et préférait s’enfermer dans  » sa chambre » pour écrire si frénétiquement.

Pendant les virées parisiennes de Tristan, Patrick, le père de Marie, mû par une louable curiosité, commune à presque tous les écrivains, avait pris l’habitude d’entrer dans la chambre du jeune Américain, farfouiller dans ses liasses de feuillets et il était tant impressionné par l’écriture si minutieuse du jeune homme, déliée et pointilleuse, celle d’un esprit rigoureux et perfectionniste. Et il en lisait quelques lignes et, comprenait si peu tellement la maîtrise de l’américain lui faisait défaut, et lors des conversations, autour de la table des repas, Patrick Modiano feignait de ne pas être au fait du manuscrit encore en chantier, mais quand Tristan Egolf l’a mis au courant de son activité d’écrivain, Modiano a saisi l’occasion de suggérer à l’écrivain en herbe de soumettre le manuscrit à un tiers, connaisseur de l’américain, qui serait à même d’apprécier à sa juste valeur la qualité littéraire du travail en cours.

Sans délai, Patrick a soumis le manuscrit à un critique et ami, fin connaisseur de la littérature américaine et de son histoire, qui s’est dit littéralement happé par et le style et le sujet de ce roman flamboyant et incendiaire, et qu’il lui rappelait les illustres romanciers américains comme William Faulkner, Ernest Hemingway, John Steinbeck, Upton Sinclair et Hubert Selby Jr.

Encouragé par ce jugement laudatif, Tristan Egolf s’est mis à envoyer son manuscrit à des éditeurs américains qui étaient tous unanimes à refuser de le publier, en somme soixante-dix éditeurs américains ont catégoriquement refusé de publier cette œuvre aux qualités littéraires indéniables.

Profondément convaincu du génie de ce jeune Américain, écorché vif, au parcours accidenté, Modiano a remué ciel et terre pour que ce singulier roman voie le jour, et il est parvenu à le faire publier d’abord en américain à Paris, et œuvré pour le faire traduire en français, tâche si ardue dont l’excellent traducteur Rémy Lambrechts s’est acquitté avec maestria.

Et le miracle s’est produit in extremis, le chef-d’œuvre qui allait sombrer dans les limbes de l’oubli, a surgi de nulle part pour déclencher l’un des séismes littéraires les plus spectaculaires du XXe siècle finissant, qui allait s’ajouter à un autre, celui de John Kennedy Toole et son roman culte « La Conjuration des imbéciles« .

Finalement, à sa parution outre-Atlantique, « Le Seigneur des porcheries » a obtenu un succès retentissant autant critique qu’auprès du grand public, et Tristan Egolf s’est vu attribuer le rang d’élection dont il était digne dans le paysage littéraire américain. Quelques mois plus tard, il est rentré chez lui, aux États-Unis, pour retrouver les siens, mais ses vieux démons l’ont repris, et ses tourments lui étant devenus humainement intenables, il a mis fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête. Il était âgé de trente trois ans.

Extrait de la quatrième de couverture ( édition Gallimard, collection, Folio)

« Tout se passe dans la petite ville de Baker, sinistre bourgade du Midwest ravagée par l’inceste, l’alcoolisme, la violence aveugle, le racisme et la bigoterie. Au centre des événements, John Kaltenbrunner, un enfant du pays, en butte à toutes les vexations, animé par une juste rancœur. Comment John se vengera-t-il de la communauté qui l’a exclu ? Jusqu’où des années de désespoir silencieux peuvent-elles conduire un être en apparence raisonnable ?« 

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