
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction : d’une tribu à une région.
Le calvaire de la tribu des Bni Bouyahyi (ou Aït Bouyahyi) ne peut se comprendre sans le replacer dans le contexte plus large de la région de l’Oriental. Cette tribu, située sur la rive gauche de la Moulouya, victime d’un abandon profond et d’une émigration massive de sa jeunesse, n’est qu’un microcosme d’une réalité amère que vit l’ensemble de la région, de Nador et Oujda à Guercif, Jerada, Figuig et Taourirt.
Cette tribu, qui a joué un rôle majeur dans la guerre du Rif (1920-1927) et livré la célèbre bataille d’El Aroui en 1921, attend aujourd’hui que l’État honore sa dette historique, plutôt que de rester « victime d’une fatalité géographique et historique », comme le disent certains de ses enfants.
Plus de six décennies après l’indépendance, l’Oriental, libéré bien avant les provinces du Sud, souffre encore d’un mal-développement structurel, tandis que les provinces du Sud, récupérées seulement en 1975, connaissent un essor sans précédent.
Cet article tente de déconstruire ce paradoxe, à partir de la situation d’une tribu spécifique, pour remonter jusqu’au diagnostic de l’injustice territoriale dans toute une région, et proposer des pistes pour corriger le tir avant qu’il ne soit trop tard.
Axe 1 : La tribu des Aït Bouyahyi – un modèle de précarité multidimensionnelle.
1. Situation et composition démographique.
Les Aït Bouyahyi occupent le Rif oriental, à l’ouest de la Moulouya qui les sépare des autres tribus. Ils sont limités à l’est par les Oulad Stout, Bni Yazenassene et Bni Oukil ; au nord par la tribu des Qalâya ; à l’ouest par les Mtalsa ; au sud par les Tourareth, Oulad Raho et Houara Lahlaf. La tribu comprend plusieurs fractions : Imzekoutin, Oulad Boumaâouia, Oulad Ali, Khiyarn, Oulad Abdesmia, etc.
La population est regroupée principalement dans les communes d’Al Aroui, de Saka, de Hassi Berkane (environ 9 001 habitants) et Aït Bouyahya El Hajjama (environ 4 471 habitants), des chiffres qui ne reflètent pas l’émigration massive vers les villes marocaines ou vers l’étranger.
2. Les contraintes du développement.
La tribu souffre d’un grave déficit d’infrastructures :
● Routes : de nombreux douars restent non goudronnés, malgré quelques tronçons réalisés (liaison Afsou avec la RN15) ;
● Eau et électricité : malgré des progrès (branchement intégral dans certaines communes), les projets d’assainissement liquide et de distribution équitable de l’eau restent lacunaires ;
● Services de base : l’absence de « maison des services » dans la plupart des communes oblige les populations à se déplacer loin, augmentant le coût des procédures et la souffrance quotidienne.
3. L’émigration : une hémorragie continue.
Les jeunes de la tribu émigrent massivement, soit à l’intérieur du pays (Oujda, Casablanca, Tanger), soit vers l’étranger (Espagne, France, Pays-Bas). Causes : absence d’emploi, faiblesse des infrastructures agricoles et industrielles, et un profond sentiment d’abandon face à l’absence de perspectives.
Axe 2 : L’Oriental – un abandon organisé au cœur de la régionalisation avancée.
1. L’approche actuelle : projets parcellaires, non intégrateurs.
La région dispose certes d’un Plan de développement régional (PDR 2022-2027) avec 149 projets, dont 120 en cours ou réalisés. Mais les critiques fondamentales portent sur :
● La concentration des projets dans le « trio » Oujda-Nador-Berkane , tandis que des provinces comme Guercif, Jerada, Figuig et Taourirt sombrent dans la vulnérabilité ;
● L’absence d’une vision intégratrice : aucun projet structurant ne relie Figuig à Taourirt via des chaînes logistiques ou des complémentarités économiques ;
● Une mise en œuvre illusoire de la régionalisation avancée : sur le papier, la région planifie avec la société civile ; en réalité, les décisions restent centralisées (Rabat, ministère de l’Intérieur), avec un faible transfert de compétences et de ressources.
2. Le paradoxe historique : le Sud modèle, l’Oriental à la traîne.
Le plus frappant est que les provinces du Sud, récupérées en 1975 seulement, ont accompli des bonds de géant en très peu de temps grâce à :
● Une volonté politique suprême : l’État en a fait une « cause nationale prioritaire », y investissant massivement pour ancrer la souveraineté ;
● Le modèle d’autonomie à venir, qui leur donnera des compétences élargies et des ressources propres, les rendant plus rapides encore que le Nord et l’Est.
L’Oriental, libéré dès les années 50, a longtemps souffert de :
● L’abandon lié à sa position frontalière , vécue comme une zone tampon, marquée jadis par l’économie du kif et de la contrebande ;
● La sécheresse et l’exode des compétences , qui l’ont privé de ses cadres les plus dynamiques.
Dès lors, est-il concevable que sept décennies d’indépendance n’aient pas donné à l’Oriental ce que trente ans ont offert au Sud ? La question est brutale mais légitime.
3. La commune de Saka : un exemple de solutions limitées.
Dans le cadre d’efforts épars, la commune de Saka et certaines autorités locales tentent de rattraper le retard avec des projets modestes :
● Réhabilitation du centre de Saka (5 MDHS) ;
● Construction de terrains de proximité et de « maison des services » ;
● Recours à l’INDH et l’ANAPEC pour des emplois ponctuels.
Cependant, ces actions, bien qu’utiles, restent ponctuelles et non intégrées dans une vision régionale globale. Elles traitent les symptômes (soif, chômage, délinquance), mais pas la maladie (sous-développement structurel, faible attractivité, enclavement économique).
Axe 3 : Que faire avant qu’il ne soit trop tard ?
1. Projets à court terme (1-2 ans) pour un secours immédiat.
● Activer massivement le troisième programme de l’INDH (amélioration du revenu et insertion économique des jeunes) : pour 2026, 70 projets ont été approuvés (6,5 MDHS). Il faut les étendre à tous les douars d’Aït Bouyahyi, Saka, Jerada et Figuig, avec un accent sur la formation professionnelle rapide (BTP, tourisme, logistique).
● Employer les jeunes dans les grands chantiers d’infrastructure , notamment l’autoroute Guercif-Nador (105 km, 5,76 MMDHS), en créant un « guichet unique des projets » local permettant aux petites entreprises de la région de remporter des marchés.
2. Projets à moyen terme (2-5 ans) pour une transformation structurelle.
● Exploiter la zone franche du port Nador West Med (NWM) , qui promet 50 000 emplois. Ouvrir des filières spécialisées de formation professionnelle dans les métiers portuaires, la logistique et les industries de transformation.
● Développer le tourisme écologique et patrimonial : la région regorge de potentiels inexploités, comme la grotte d’Ifri n’Ammar (plus ancienne structure humaine du Maroc). Sa transformation en pôle muséal et touristique (structures d’accueil, artisanat local) peut créer des centaines d’emplois durables.
● Renforcer les partenariats pour la gestion des forages et assainissements, à l’image de la commune de Tiztoutine.
3. Réformes profondes de la gouvernance.
● Transformer le PDR en programme intégrateur reliant les provinces par des chaînes de valeur : extraction du marbre à Hassi Berkane, transformation à Oujda, exportation via Nador.
● Mettre en œuvre la régionalisation avancée avec un véritable transfert de compétences et de ressources, en évaluant les élus sur leurs résultats dans les provinces les plus faibles.
● Associer le citoyen et la société civile à la planification et au contrôle, afin que les projets répondent aux besoins réels des populations, non aux désirs du centre ou à certains lobbys locaux.
Conclusion : l’enjeu de la justice territoriale.
Tribu des Bni Bouyahyi, commune de Saka, provinces de Guercif, Taourirt, Jerada, Figuig… autant de noms pour une même région de l’Oriental qui attend toujours son heure. Le problème n’est pas un manque de moyens financiers (le Maroc investit massivement dans les mégaprojets), mais un problème de volonté politique, de justice territoriale et d’application réelle de la régionalisation avancée.
Si les provinces du Sud méritent tous ces efforts pour consolider la souveraineté nationale, l’Oriental, qui a versé son sang durant les guerres de libération et affronté les colonisations espagnole et française, mérite tout autant.
Il n’est pas encore trop tard, mais le temps commence à manquer. Chaque jeune qui quitte aujourd’hui un village d’Aït Bouyahyi pour l’Europe ou les grandes villes du Nord est un message silencieux : la promesse régionale n’est pas tenue.
L’enjeu n’est pas une subvention ici ou un projet là, mais bien une vision globale et équitable qui redonne à l’Oriental sa place légitime de région économiquement et culturellement vive, et non celle d’une marge dont on ne se souvient qu’en période électorale.
L’État osera-t-il faire de l’Oriental un second modèle de régionalisation avancée, avant de perdre définitivement ses fils ?

