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Edito – Transhumance politique : quand les élus changent de parti comme de chemise, les militants rangent la leur

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

À chaque échéance électorale, le même ballet recommence. Des députés, des conseillers municipaux, des figures régionales changent d’étiquette politique comme on change de voiture en fin de leasing. La scène politique marocaine vit au rythme d’un « mercato » dont les supporters – les militants de base – ne sont que les spectateurs impuissants. Pire : beaucoup finissent par quitter les tribunes.

Le grand bazar des investitures.

Les exemples pullulent. En 2021, à la veille des législatives, plusieurs députés sortants – notamment issus de petits partis de la mouvance nationale ou de formations de l’ancienne Koutla – ont claqué la porte de leur groupe parlementaire en cours de mandat. Officiellement pour « divergences stratégiques ». Officieusement, pour négocier une place éligible dans un parti mieux doté en ressources financières ou médiatiques.

Le stratagème est rodé : démissionner du parti quelques mois avant la fin de la législature, échapper ainsi à l’article 61 de la Constitution qui menace de faire perdre leur siège aux transfuges, et se présenter sous une nouvelle bannière. Résultat ? À la Chambre des représentants, certains visages sont familiers, mais les couleurs changent plus vite que les discours.

Quand les notables phagocytent les programmes.

Prenons un cas de figure classique. Un élu rural, patron d’une petite entreprise de BTP, élu initialement sous l’étiquette d’un parti à vocation sociale-démocrate. Réseaux familiaux, marchés publics, capacité à capter des subventions : il est « un poids lourd » dans sa circonscription. Son parti d’origine, en manque d’ancrage local, le laisse faire. Sauf que ses votes au conseil communal – souvent contre un impôt progressif, pour une délégation de service public à un proche – irritent les militants historiques. Eux ont adhéré pour la justice fiscale et la moralisation de la vie publique.

Lassés, ces militants gèlent leur cotisation. Certains créent des micro-partis marginaux. Le parti originel perd son âme, mais conserve ses élus. La boucle est bouclée.

Un système qui verrouille la lutte des classes.

La conséquence la plus sourde, mais la plus grave, est l’effacement de tout débat de fond sur les inégalités sociales. Dans les conseils régionaux, notamment ceux de Casablanca- Settat ou de Fès- Meknès, les alliances post-électorales sont souvent des mariages de raison entre notables venus d’horizons opposés : un ancien du PJD côtoie un libéral du RNI, tandis qu’un ex- socialiste s’allie avec un indépendant conservateur. L’objectif commun ? Se partager les postes et les commissions.

Dans ces conditions, qui défend vraiment une hausse du SMIG, un véritable impôt sur la fortune, ou un rééquilibrage des dotations budgétaires vers les provinces défavorisées ? Personne. La lutte des classes est remplacée par une lutte des places.

Le militant, grand oublié de la fête démocratique.

Le phénomène n’est pas propre au Maroc. On l’observe en Italie avec les « cambiare casacca » (changements de veste) ou en Roumanie où les élus changent de parti plusieurs fois par mandat. Mais au Maroc, la faiblesse structurelle des partis – peu de moyens, peu de formation militante, peu de contrôle interne – rend le mal endémique.

Les partis politiques sont devenus des agences de location d’étiquettes. Un notable entre, négocie son investiture, et repart avec le sésame. Pendant ce temps, le militant de base, celui qui colle des affiches dans le froid ou le soleil, celui qui anime les quartiers populaires, finit par se sentir trahi. Il ne milite plus. Il s’abstient ou vote désormais pour une personnalité, jamais pour un programme.

Une urgence : refonder le lien partisan.

Certaines formations tentent des correctifs. Le code de la presse et le parti de la justice et du développement ont jadis essayé d’imposer des chartes internes avec des clauses de loyauté. En vain. La transhumance est protégée par un vide juridique et une jurisprudence constitutionnelle qui privilégie la liberté d’allégeance des élus.

Pourtant, l’enjeu est démocratique. Si les partis ne sont que des coquilles vides, si les militants désertent, à qui profite le système ? Aux notables seuls. Et la politique cesse d’être un combat d’idées pour devenir une simple gestion des intérêts privés.

Il est temps de poser la question qui fâche : un élu qui change de parti doit-il pouvoir conserver son mandat ? La réponse conditionnera l’avenir de la représentation populaire au Maroc.

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