
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Notre pays a longtemps vécu sur un modèle implicite où la chose publique et les intérêts privés entretenaient une relation ambiguë, pour ne pas dire incestueuse. Le mariage de la politique avec le capital a certes généré des capitalistes plus fortunés et donné naissance à de nouvelles richesses, mais à quel prix ? Celui d’une défiance grandissante des citoyens envers leurs institutions et d’une confiscation de l’État par des intérêts particuliers.
Il est temps de regarder la réalité en face : le conflit d’intérêts, sous ses formes les plus diverses, n’a cessé de porter préjudice à nos instances politiques. Il a gangrené la confiance, faussé les règles du jeu économique et transformé l’action publique en une simple variable d’ajustement au service d’ambitions personnelles et d’enrichissements indus.
Quand la politique devient un accélérateur de fortune.
Le mécanisme est connu, mais rarement nommé avec la fermeté qu’il mérite. Trop souvent, l’accès aux responsabilités politiques a ouvert la voie à des avantages indus : marchés publics attribués sans transparence, privatisations opérées au bénéfice de cercles restreints, réglementations taillées sur mesure pour des opérateurs économiques proches du pouvoir.
Dans ce système, la politique n’est plus perçue comme une mission, mais comme un tremplin. Elle permet de bâtir des fortunes, de sécuriser des rentes, de transmettre des privilèges. Le décideur politique devient alors un « enrichi » potentiel, et l’institution qu’il représente perd sa crédibilité. Comment un citoyen peut-il croire en la justice fiscale quand celui qui fait la loi est lui-même lié à ceux qui doivent l’appliquer ?
Cette confusion des genres a produit des dégâts considérables. Elle a installé dans l’esprit des Marocains l’idée que la politique est d’abord une affaire d’intérêts, et que l’intérêt général n’est souvent que la somme des intérêts particuliers les mieux défendus.
Les institutions prises en otage.
Le préjudice n’est pas seulement moral, il est institutionnel. Nos instances politiques – Parlement, collectivités territoriales, agences publiques – ont vu leur image ternie par des scandales à répétition. Chaque révélation de conflit d’intérêts non sanctionné est une brique supplémentaire dans le mur de la défiance.
Pire encore, cette situation décourage les vocations sincères. Combien de compétences, d’hommes et de femmes intègres, renoncent à s’engager par crainte de se retrouver dans un système où les règles du jeu sont faussées ? Combien de talents préfèrent rester dans l’ombre plutôt que d’affronter un environnement où le mérite pèse moins lourd que les réseaux ?
La conséquence est mécanique : une élite politique qui se renouvelle peu, qui reproduit les mêmes schémas, et qui peine à incarner le changement que les citoyens appellent de leurs vœux.
Un autre modèle est possible.
Pourtant, une alternative existe. Elle suppose de rompre résolument avec les pratiques passées pour bâtir un nouveau contrat de confiance. Ce contrat, nous pourrions le fonder sur une alliance inédite : le mariage de la politique avec la science, avec l’expertise, avec l’éthique.
Imaginons des institutions où la compétence technique primerait sur les accointances partisanes. Où les décisions seraient prises sur la base de données objectives, d’études rigoureuses, d’évaluations indépendantes. Où les responsables politiques auraient pour seul crédo : servir, sans jamais se servir.
Cette nouvelle ère est possible. Elle requerrait certes des réformes profondes :
● Des mécanismes de contrôle renforcés et véritablement indépendants
● Une obligation de transparence totale sur les liens d’intérêts des élus
● Des incompatibilités claires entre mandat électif et activités économiques sensibles
● Une évaluation systématique des politiques publiques par des instances scientifiques
Mais surtout, elle requerrait une volonté politique sans faille pour dire une vérité qui dérange : le temps où la politique était le moyen d’enrichissement de la quasi-totalité des décideurs doit être définitivement enterré.
Redonner ses lettres de noblesse à l’engagement public.
La politique n’est pas en soi une activité viciée. Elle peut et doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : le plus noble des engagements, celui par lequel des femmes et des hommes consacrent leur énergie à bâtir un avenir collectif.
Nous en appelons à une prise de conscience générale. Aux prochaines échéances électorales, les citoyens ont le pouvoir d’exiger des candidats une déclaration d’intérêts limpide, un engagement écrit à servir sans se servir, une promesse de transparence totale sur leurs liens avec les milieux d’affaires.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : faire de la politique le meilleur outil de création de richesse collective, et non un instrument d’enrichissement personnel. Faire en sorte que la prospérité générée profite au Maroc tout entier, à tous les Marocains, et non à quelques-uns.
Le conflit d’intérêts n’est pas une fatalité. Il est un cancer que nous pouvons soigner, à condition d’avoir le courage de nommer le mal et de prescrire les remèdes qui s’imposent. L’histoire retiendra si nous avons su saisir cette opportunité.
Il est temps de tourner la page. Il est temps que la politique marocaine retrouve sa dignité.




