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[PLAIDOYER] Mettre l’art et la mémoire au cœur de la stratégie d’influence marocaine

Par: Mohamed KHOUKHCHANI*

Le Maroc ne se résume pas aux déclarations officielles ni aux jeux d’alliances partisanes. Sa véritable carte de visite, celle qui ouvre les cœurs et les esprits bien au-delà des frontières, c’est sa culture. Une culture vivante, sensuelle, plurielle – et remarquablement efficace sur l’échiquier international.

Partout dans le monde, des foires du livre de Francfort aux biennales d’art contemporain, des salons de l’artisanat de Florence aux festivals de musique sacrée de Fès ou d’ailleurs, le Maroc est présent. Non pas en costume de négociateur, mais en porteur d’un patrimoine immatériel qui, dès qu’il se dévoile, séduit sans condition. Car la puissance douce (soft power) marocaine ne menace jamais : elle invite.

Pourtant, ce capital artistique immense reste souvent fragmenté dans les imaginaires. La cuisine, la musique, l’artisanat, la littérature orale, la calligraphie, le tissage, le malhoun, le gnawa, le raïssa… Autant de « secteurs artistiques » qui dialoguent trop peu entre eux dans nos stratégies d’influence. Une tribune pour plaider le parallèle, et l’union.

Gastronomie et musique : mêmes rythmes, mêmes racines

Qui a goûté un tagine aux prunes ou une pastilla au pigeon garde un souvenir viscéral. De même, qui a entendu un concert de oud ou de guembri sous une tente dans le désert ne l’oublie plus. La cuisine marocaine, classée parmi les meilleures du monde, partage avec nos musiques une grammaire commune : le métissage, l’épice, la lenteur du partage. Imagine-t-on une réception diplomatique sans thé à la menthe et sans un luth en arrière-plan ? C’est là que se nouent les vraies alliances, loin des protocoles.

Artisanat et architecture : le silence éloquent des mains

Le zellige, le bois de cèdre sculpté, le cuir de Fès, le tapis de Beni Mguild – ces produits artistiques ne sont pas de simples objets. Ils portent une mémoire géométrique, une spiritualité du geste. Lorsqu’un musée à Tokyo ou une galerie à New York expose un artisanat marocain, c’est tout un art de vivre qui voyage. La diplomatie culturelle doit systématiquement associer ces créateurs aux grandes rencontres internationales, comme on invite des ambassadeurs. Un potier de Safi émeut souvent plus qu’un communiqué ministériel.

Patrimoine immatériel et tourisme : les deux ailes du même oiseau

Les touristes qui affluent des quatre coins du monde ne viennent pas chercher un parti politique. Ils viennent pour les souks, les moussems, les halqas de conteurs, les caravanes de dromadaires, les nuits de transe gnawa. Notre patrimoine immatériel – récemment valorisé par l’UNESCO – est un aimant à sympathie internationale. Pourtant, il reste sous-exploité comme levier diplomatique. Pourquoi ne pas créer un « corps de volontaires culturels marocains » dans les grands événements mondiaux, formés à la fois à l’art culinaire, à la lutherie andalouse et au récit des épopées sahariennes ?

Parallèle stratégique : l’écosystème artistique comme ambassade diffuse

Chaque secteur a son public, son langage, son réseau. Mais leur force commune réside dans leur capacité à incarner un Maroc tolérant, ouvert, complexe et fier. La diplomatie des partis divise ; celle de la culture rassemble. Où un homme politique bute sur une question de souveraineté, un maître artisan sourit, offre un thé, et montre que la beauté n’a pas de frontière.

Il est temps que le ministère des Affaires étrangères, en coopération avec celui de la Culture et du Tourisme, élabore une feuille de route où la musique marocaine deviendrait l’égale de l’accord commercial, où la recette du couscous serait brandie comme un trait d’union entre les peuples, où chaque produit d’art serait un plaidoyer silencieux mais efficace pour l’image du Royaume.

Car au final, ce dont le monde a besoin, ce n’est pas de plus de discours politiques, mais de plus de saveurs, de rythmes et de couleurs. Et le Maroc, en la matière, a une longueur d’avance. Il ne lui reste qu’à orchestrer cette symphonie diplomatique avec la même maestria que ses musiciens andalous.

Ne serait-il pas temps que la culture cesse d’être un ornement et devienne une politique d’État ?

* Observateur des dynamiques culturelles sud-méditerranéennes

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