
Par: Allal KHEIREDDINE

Depuis plusieurs années, les autorités de l’Algérie répètent inlassablement un même refrain : l’Algérie serait une puissance économique régionale, deux fois plus riche que le Maroc, dotée d’un PIB élevé et d’une dette prétendument maîtrisée.
Ce récit, abondamment relayé dans les médias publics et sur les réseaux sociaux, repose pourtant moins sur une performance économique réelle que sur une manipulation méthodologique centrale : le taux de change.
Une richesse fabriquée dans les tableaux.
Le PIB algérien est calculé en dinar, puis converti en devises étrangères à partir d’un taux de change officiel administré, largement déconnecté de la réalité. Officiellement, un euro vaudrait environ 150 dinars. Dans la vie économique réelle — importations, épargne, voyages, transferts, marchés — l’euro s’échange autour de 300 dinars.
Cette dualité n’est pas un détail technique : elle double artificiellement la taille de l’économie algérienne exprimée en euros ou en dollars. À production constante, sans création de richesse supplémentaire, le simple choix du taux de conversion permet d’afficher un PIB gonflé, flatteur, politiquement utile.
Prenons un chiffre simple. Converti au taux officiel, le PIB algérien avoisine les 240 milliards d’euros. Converti au taux réel, celui que connaît chaque citoyen, il tombe autour de 120 milliards d’euros. La richesse nationale ne s’est pas évaporée : elle n’a jamais existé sous cette forme.
Le miroir marocain
La comparaison avec le Maroc est éclairante. Le dirham marocain ne connaît ni marché parallèle massif ni écart significatif entre taux officiel et taux réel. Le PIB marocain, exprimé en devises, reflète donc assez fidèlement la réalité économique.
Résultat : lorsque l’on applique aux deux pays le même critère de conversion réaliste, les économies algérienne et marocaine apparaissent de taille comparable. L’écart proclamé, la supériorité revendiquée, la prétendue domination économique régionale disparaissent instantanément.
Une dette “faible” par illusion d’optique
La même mécanique permet d’afficher une dette publique algérienne “modérée”. Rapportée à un PIB artificiellement gonflé, la dette semble soutenable. Rapportée à un PIB corrigé au taux réel, elle rejoint des niveaux comparables à ceux du Maroc. Là encore, ce n’est pas la dette qui est faible, c’est le dénominateur qui est manipulé.
Une mise en scène politique
Pourquoi maintenir cette fiction ? Parce qu’elle sert un objectif clair : produire un récit de puissance. Dans un contexte de stagnation économique, de dépendance aux hydrocarbures et d’érosion du pouvoir d’achat, les chiffres deviennent un instrument de légitimation politique. Ils permettent d’affirmer une réussite abstraite, déconnectée de l’expérience vécue.
Or une économie réellement deux fois plus riche se reconnaît sans tableaux : infrastructures, industries, exportations, monnaie crédible, attractivité. Rien de tout cela ne correspond à l’écart proclamé.
La réalité finit toujours par s’imposer et elle est sans appel: bidouiller les chiffres n’ont jamais fait foi d’une bonne santé économique.
On ne triche pas indéfiniment avec la monnaie. Le citoyen algérien ne consomme pas au taux officiel, n’importe pas au taux FMI, ne voyage pas au taux administratif. Il vit au taux réel. C’est là que se mesure la richesse véritable.
À force de confondre souveraineté monétaire et déni économique, le pouvoir transforme la statistique en propagande et affaiblit la confiance dans les chiffres eux-mêmes. La comparaison avec le Maroc, loin d’être humiliante, pourrait pourtant être féconde — à condition d’être honnête.
Car la vraie question n’est pas de savoir qui est le plus riche sur le papier, mais pourquoi cette richesse proclamée reste invisible dans la réalité.



