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Les dimanches d’Aziz Daouda. Inondations au Maroc : une urgence maîtrisée, des leçons à tirer

 

 

Par: Aziz DAOUDA

Les récentes inondations au Maroc ont une nouvelle fois mis à l’épreuve la résilience de l’État et de la société. Face à la montée brutale des eaux, la réaction des autorités a été d’une ampleur remarquable : plus de 180 000 citoyens ont été évacués rapidement des zones à risque, transportés vers des lieux sûrs, hébergés, nourris et pris en charge médicalement dans des conditions qui ont suscité l’admiration au-delà de nos frontières.

À Ksar El Kébir, comme dans de nombreux douars et hameaux environnants dans les provinces avoisinantes, les habitants ont aujourd’hui regagné leurs foyers. Durant leur absence, leurs maisons et leurs biens ont été très bien sécurisés. Cette phase d’urgence, marquée par la mobilisation des forces de sécurité, de la protection civile et des autorités locales, a démontré que lorsqu’il s’agit de protéger les vies humaines, l’État marocain sait agir avec une grande efficacité, une célérité remarquable et un humanisme à toute épreuve. Rares sont les pays au monde capables de rivaliser avec le Royaume en matière de traitement des catastrophes.

Maintenant, une fois l’émotion retombée et les populations revenues chez elles, vient le temps des bilans, de la reddition des comptes. L’urgence ayant été parfaitement maîtrisée, le temps de la précision des responsabilités est venu.

Personne ne peut défier la nature. Une évidence. Les phénomènes climatiques extrêmes, appelés à se multiplier sous l’effet du changement climatique, frappent désormais avec une intensité imprévisible. Les inondations, les crues soudaines, l’effondrement de routes ou de ponts ne sont pas des réalités propres au Maroc. Elles touchent les pays les plus développés, dotés des infrastructures les plus sophistiquées.

Cependant, une question légitime s’impose : toutes les destructions observées relèvent-elles uniquement de la force de la nature ?

Lorsque des routes récemment construites cèdent, lorsque des ouvrages d’art s’effondrent après quelques années ou seulement quelques mois d’exploitation, lorsque des systèmes d’assainissement se révèlent manifestement sous-dimensionnés, il devient indispensable d’interroger la qualité des études techniques, la rigueur des cahiers des charges, le contrôle des chantiers et la conformité des matériaux utilisés. L’incompétence des uns, les malfaçons d’autres ou la corruption de certains, trois hypothèses qui doivent être examinées sans tabou.

Les études techniques peuvent très bien être insuffisantes ou obsolètes. Les données climatiques ont évolué. Si les infrastructures sont conçues sur la base de modèles anciens, elles deviennent mécaniquement vulnérables. Les crues dites « exceptionnelles » d’hier sont peut-être les crues normales de demain.

Des fois, ce sont les malfaçons dans l’exécution des travaux qui posent problème. Un pont, une digue ou une route ne cèdent pas uniquement sous la pression de l’eau ; ils cèdent aussi lorsque les normes ne sont pas respectées, lorsque les contrôles sont laxistes ou lorsque la supervision technique est déficiente.

On ne peut également pas balayer d’un revers de main les malversations et les pratiques corruptives possibles. C’est l’hypothèse la plus grave. Lorsque des budgets publics sont alloués à des infrastructures censées désenclaver, fluidifier les communications ou protéger les populations, chaque dirham détourné devient un facteur de vulnérabilité. Dans un pays aux ressources limitées, la dilapidation des fonds publics n’est pas seulement une faute morale ; elle devient une menace directe pour la sécurité des citoyens. S’impose donc la nécessité d’enquêtes transparentes.

Il ne s’agit pas d’alimenter la suspicion généralisée ni de jeter l’opprobre sur l’ensemble des acteurs publics ou privés. La mobilisation récente prouve au contraire que l’appareil d’État est capable d’excellence et qu’il a une véritable capacité à s’engager pleinement et à solutionner efficacement des problèmes gravissimes.

Mais c’est précisément pour préserver cette crédibilité que des enquêtes sérieuses, indépendantes et transparentes doivent être menées sur les infrastructures endommagées.

Nul doute que l’administration va identifier les ouvrages ayant subi des dégradations anormalement rapides ; examiner les processus d’attribution des marchés et vérifier la conformité des travaux aux normes en vigueur. Reste tout de même à s’assurer de la publication des conclusions et, le cas échéant, de sanctionner les fautes s’il y en a et si les responsabilités sont bien identifiées. L’impunité serait un message désastreux. À l’inverse, la reddition des comptes renforcerait la confiance des citoyens dans les institutions et Dieu sait qu’on en a bien besoin par les temps qui courent. Car pour l’avenir, vaut mieux prévenir que guérir.

Les inondations, il y en aura toujours ; les dégâts matériels, aussi. Mais ce qui n’est pas acceptable, c’est que des infrastructures supposées résister à des crues prévisibles de certains oueds s’effondrent par négligence ou par cupidité.

Chaque dirham investi dans la prévention doit produire un maximum de sécurité. Dans un contexte budgétaire contraint, l’efficacité de la dépense publique devient un impératif stratégique. Investir dans des infrastructures durables, parfaitement bien étudiées, adaptées aux nouvelles réalités climatiques, rigoureusement contrôlées et protégées de toute corruption, est moins coûteux que reconstruire indéfiniment après chaque catastrophe. C’est une responsabilité collective pleine et entière.

L’épisode des inondations, comme auparavant les tremblements de terre d’Al Hoceïma et du Haouz, a montré le meilleur du Maroc : solidarité, mobilisation, efficacité opérationnelle. Le défi maintenant est d’en tirer les leçons structurelles de rigueur.

La protection des citoyens ne s’arrête pas à l’évacuation d’urgence. Elle commence bien avant, dans les bureaux d’études, dans les commissions d’appels d’offres, dans les laboratoires de contrôle, dans la traçabilité et le contrôle d’exécution des marchés publics.

Le véritable hommage aux 180 000 citoyens évacués ne consiste pas seulement à saluer leur résilience, mais à garantir que les infrastructures reconstruites le seront selon les standards les plus exigeants.

La nature est puissante, mais la négligence et la corruption sont aussi des catastrophes que l’on peut, et que l’on doit, prévenir.

Une chose est déjà certaine : ne plus construire dans des zones inondables.

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