
Par: Abdelaziz Errherraoui

Quand John Kennedy Toole s’était mis à écrire « La Conjuration des imbéciles« , il ne soupçonnait nullement toutes les péripéties extravagantes par lesquelles son roman passerait, il le rédigeait tantôt dans une atmosphère d’euphorie débordante tantôt dans un climat d’abattement et d’apathie extrêmes, son intuition lui faisait miroiter un succès critique et éditorial sans précédent, un succès fracassant et la gloire littéraire qu’il avait si longtemps rêvée, il suait sang et eau en rédigeant fébrilement son livre, et n’en parlait qu’à son ami intime et à sa mère qui était constamment aux petits soins pour son fils unique, elle lui préparait son café, ses cookies adorés qu’il croquait si goulûment, et de petits plats assaisonnés au sel de l’amour maternel.
John écrivait frénétiquement, à l’instar de Flaubert, et noircissait des journées durant des centaines de pages, qu’il relisait, en recopiait quelques lignes ou paragraphes et déchirait rageusement le reste, en faisait de grosses boules qu’il jetait à la poubelle ou dont il visait des mouches bourdonnant au-dessus de sa tête ou fixées au plafond de sa petite chambre.
Il mettait rarement ses amis dans le secret de la progression du chantier du livre en cours, il travaillait si discrètement, et quand il se trouvait en leur compagnie au café ou au bar, il parlait de jazz, des derniers films qu’il avait vus et ceux qu’il projetait d’aller voir au cinéma du quartier.
Il avait en matière d’écriture ses rituels et habitudes auxquels il tenait tant: avant de se mettre à écrire, il lisait d’abord quelques poèmes de Rimbaud, de Sergueï Essenine, d’Alexander Blok ou d’Ossip Mandelstam, mais « Les Fleurs du mal » était son vade-mecum, son missel de liturgie païenne, il s’en délectait littéralement, le lisait en se pourléchant comme s’il savourait des mets succulents et roboratifs, et il s’en portait comme un charme, l’esprit et le cœur pleins de lumière. Et toutes les fibres de son être se tendaient, et l’élan créateur se mettait en avant, et les idées et les mots se bousculaient dans sa tête et sur la blancheur des feuilles, et des éclats de rire fusaient, par intermittence, et par moments, un rire irrépressible secouait tout le corps grassouillet du jeune écrivain, c’était une espèce d’extase singulière, similaire par certains de ses aspects à la transe ou à une crise d’épilepsie (Dostoïevsky et Flaubert en étaient sujets, de ces crises d’épilepsie).
Et quand il écrivait, John renonçait à toucher à toute boisson alcoolisée, il estimait que sa conscience devait rester dans un état d’éveil permanent et que la consommation de ces boissons ou un quelconque produit stupéfiant altérerait la qualité de son travail en y semant désordre et confusion.
John écrivait, sa mère vaquait à ses tâches quotidiennes, et l’œuvre s’étoffait, John le peaufinait, l’élaguait des scories et autres impuretés qui risquaient de l’alourdir et partant de le déparer, et à coup sûr d’agacer et de lasser les futurs lecteurs.
Un matin, John était debout à la pointe du jour, ce n’était pas dans ses habitudes, en effet, il n’avait pas fermé l’œil de la nuit, il était impatient de terminer la rédaction de son roman et il n’avait pas dormi. Sa mère était si surprise par son réveil inhabituellement si matinal, John était très enjoué, souriait, et riait aux larmes en écoutant la radio grésiller dans un coin de la kitchenette, sa mère était occupée à préparer, pour le petit-déjeuner, des œufs brouillés au bacon, du café, et des tartines au beurre salé et à la confiture de groseilles.
John s’était mis à manger à belles dents, il avait un appétit de loup, il mangeait en papotant avec sa mère, lui racontant des anecdotes cocasses et farfelues sur les années qu’il avait passées à l’université, un séjour si bref et si douloureux suivant des cours insipides de moult professeurs, imbus de leur personne, d’une ignorance crasse, un ramassis de freluquets et de parasites qui se complaisaient dans l’air aseptisé de leurs bureaux perchés au- dessus des vastes campus et prenant part au tumulte et aux commérages des réceptions et des galas donnés par les patrons des maisons d’édition et de certains écrivaillons débiles et célèbres.
Et de but en blanc, John dit à sa petite maman : « Ça y est, mon roman est fait, j’ai écrit le mot « end » à la dernière page, à trois heures treize minutes ». Et ajouta qu’il allait le jour même le soumettre à une maison d’édition ,et qu’il piaffait d’impatience de le voir publié dans les plus brefs délais, et que tous les journaux en parleraient comme un chef-d’œuvre singulier et qu’il prendrait place parmi les plus grands romans américains du XXème siècle, parmi ceux de William Faulkner, d’Ernest Hemingway, de Scott Fitzgerald Kennedy… et sans trop traîner, il sortit se dirigeant illico vers le siège d’une jeune maison d’édition où il déposa son manuscrit, et rentra chez lui ne se sentant pas de joie, d’avoir reçu un accueil si bienveillant du directeur de la maison d’édition.
Et John commençait à prendre une cure de désintoxication, même s’il ne buvait pas plus de raison, cette cure, d’un genre particulier, consistait à ne plus lire même un journal ni à écrire même un petit mot, il était déterminé à se purifier des toxines de l’écriture, cette activité exaltante, mais souvent harassante et douloureuse, il passait le clair de ses journées à regarder des films de série B ou des matchs de football américain ou de base-ball ou à rester allongé sur son lit à regarder des heures durant le plafond de sa chambre ou sortait les après-midis se livrer à une partie de pêche. Les prises n’étaient pas miraculeuses mais on rigolait à gorge déployée et on rentrait à la maison, léger et souriant.
Un matin, John reçut une lettre où le directeur de la maison d’édition lui exprimait ses vifs regrets de ne pas pouvoir publier son manuscrit, au prétexte que le sujet de ce dernier ne s’inscrivait pas dans la ligne éditoriale de son établissement, c’était un vrai cataclysme qui s’était abattu sur le jeune écrivain, il ne s’attendait point à ce refus, mais il avait proposé le même manuscrit à d’autres éditeurs, qui ont refusé tous de le publier, peut-être ne se sont- ils pas donné la peine de le parcourir, ou manquaient carrément de comités de lecture qui statueraient sur la valeur d’une œuvre littéraire, John était désappointé, son désenchantement était à la mesure de ses espérances et de ses rêves, il avait sombré dans une mélancolie noire, s’étiolait, dépérissait chaque jour, pour ne plus devenir que l’ombre de lui-même, sa pauvre mère s’en alarma et implora les amis de John de l’arracher du fond du gouffre où il glissait de plus en plus.
Mais, infructueusement, John ruminait son acte désespéré depuis des semaines, se considérant un écrivain raté, sans talent ni imagination. Un matin, la malheureuse mère trouva John sans vie près du lit, sur le guéridon il y avait tant de médicaments, des barbituriques, des antidépresseurs et autres psychotropes, il en avait fait un cocktail qu’il avait ingurgité avec une rasade de whisky. C’était par une glaciale nuit de mars 1969. Il avait trente et un ans.
Elle resta là pétrifiée, les mains ballantes, le teint livide, plongée dans un état de stupeur et de consternation, son pauvre Jojo n’était plus, lui qui était sa raison d’être, il était le bout-en-train qui égayait leur foyer par son sourire lumineux et son rire tonitruant, le voilà donc parti à jamais, jamais elle ne l’entendrait lui raconter ses histoires hilarantes, elle était condamnée à une solitude cruelle, malheureuses sont les mères qui laissent leurs enfants mourir sans les précéder sur le chemin du néant !
Anéantie par le suicide de son fils adoré, la mère de John croyait en le génie de son rejeton, s’arrachant au deuil et à un sentiment d’accablement et d’impuissance, la pauvre maman, tout résolue à rendre un vibrant hommage à ce fils parti si tôt, saisit son courage à deux mains, soutenue dans son combat par un ami de son fils, et emprunta son chemin de croix dans le dessein de faire reconnaître le talent littéraire de son défunt fils, et de réhabiliter sa mémoire et son image d’écrivain de génie, victime de l’injustice et de l’arrogance du milieu de l’édition, où pullulent des vauriens, sans foi ni loi, âpres au gain, dénués de générosité et d’un goût littéraire sûr.
Elle s’était démenée comme une forcenée des mois durant en vue de persuader certains éditeurs que le manuscrit du disparu était digne de voir le jour, et que sa publication bouleverserait la scène littéraire de l’époque, et que le roman serait à la fois un chef-d’œuvre et un best-seller (phénomène peu courant dans l’histoire littéraire) que quantité d’Américains s’arracheraient comme un roman à l’humour grinçant, à l’intrigue picaresque, juvénile et drôlement rafraîchissant. Cette mère courage, au caractère bien trempé, que ce malheur l’a révélée à elle-même et à son entourage, avec une détermination et une poigne des plus rares, et un éditeur se décida, finalement persuadé par les arguments imparables de la mère de John, franchit le pas, accédant ainsi à la requête de la mère et publia le roman, et ce fut un évènement littéraire des plus retentissants du paysage littéraire de l’époque, le grand public fut profondément conquis par ce vent nouveau qui se levait, la critique journalistique et universitaire ne tarissait pas d’éloges à l’endroit de ce roman foudroyant, et de son auteur qui aurait fait une belle carrière dans le champ littéraire américain, si un quelconque éditeur avait vu juste et avec bienveillance publié son manuscrit.
Et c’était un cas sans précédent dans les annales du prix Pulitzer, la plus prestigieuse distinction littéraire outre-Atlantique : en 1981, douze ans après le suicide de John, les membres du jury décidèrent à l’unanimité de récompenser cet OLNI ( objet littéraire non identifié) qui venait à temps bouleverser le paysage littéraire et de l’arracher à la torpeur où il semblait sombrer et se complaire. Et le prix fut décerné à titre posthume à un écrivain très prometteur que la bêtise de nombre d’éditeurs avait précipité dans le désespoir et la mort.

