
Né et élevé à Tanger, Houssam Yamani présente sa première exposition photographique à Living 4 Art, à Casablanca. Trois images — un portrait de cane, presque flamand ; une silhouette accoudée face au lac, dont la présence se dissout dans le paysage ; une mer du soir traversée par les rayons obliques d’un soleil qui ne cède qu’à peine aux nuages. Un noyau, dit-il, plutôt qu’une démonstration. Rencontre, à hauteur de regard, avec un photographe qui revendique la lenteur, la retenue, et la conviction que la beauté est autour de nous — il suffit de s’arrêter.
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Question 1
« Tanger — ville-frontière, ville de lumière, ville où tant de photographes sont passés. Qu’est-ce que cette ville a déposé dans votre regard ? »
Je suis né et j’ai grandi à Tanger. Et quand je dois remonter à la source de ma photographie, je tombe toujours sur les mêmes images — qui ne sont pas encore des images, ce sont des souvenirs : les couchers de soleil au Cap Spartel, là où l’Atlantique commence ; le reflet de la lumière sur l’océan, ce moment où l’eau devient presque blanche avant de virer à l’or ; et puis la lumière qui revient sur la végétation après une pluie, cette qualité particulière, lavée, comme si tout avait été remis à neuf.
Je crois que tout mon travail tient là-dedans, sans que je l’aie décidé. Tanger m’a appris que la lumière n’est pas un décor — c’est elle, le sujet. Le reste, la mer, la cane, une silhouette au bord d’un lac, ce sont des prétextes pour qu’elle se pose quelque part. Et la patience — celle d’attendre le coucher au Cap Spartel, en sachant que cinq minutes plus tard ce ne sera déjà plus la même chose — c’est exactement la patience que je remets en jeu chaque fois que je sors avec mon appareil, vingt ou trente ans plus tard.
Question 2
« Vous présentez cette exposition comme un premier geste. Pourquoi avoir attendu, pourquoi montrer maintenant ? »
Je me suis penché sérieusement sur la photographie en 2024, en m’inscrivant à une formation de base pour en acquérir les fondamentaux, aussi bien artistiques que techniques. Car la photographie, je le crois profondément, est une rencontre entre le regard humain et la technologie. Je tiens d’ailleurs à remercier Iliass, de Photo Academy, qui a partagé avec moi les connaissances qui m’ont permis de faire grandir cette passion. Cette exposition en est le prolongement naturel — une manière, aujourd’hui, de partager à mon tour.
Cela étant dit, je n’ai pas vraiment d’appétence pour la grande exposition publique. Je préfère que ce soit un geste contenu, presque intime — trois images, à hauteur de regard, et chacun en fait ce qu’il veut. Si une seule personne s’arrête devant une photo, prend un instant, et repart en regardant un peu différemment la lumière sur sa rue en sortant — alors j’aurai eu raison de montrer.
Question 3
« La photographie plutôt que l’écriture, le dessin, la musique. À quel moment précis avez-vous su que c’était cela, votre langue ? »
Comme beaucoup de gens, je crois que l’après-Covid a été un moment de rétrospection — ce moment où l’on a été obligé de s’arrêter, et où l’on s’est rendu compte que les choses simples étaient en réalité les plus essentielles. Contre-intuitivement, peut-être, mais profondément. Un café le matin, une lumière sur un mur, un silence — ces choses qu’on traversait sans voir, avant. Je crois que c’est de là qu’est venu mon intérêt pour la photographie. Pas comme un projet artistique au départ, simplement comme un besoin : retenir ces instants-là.
Et la photographie offre quelque chose qu’aucun autre langage, à mes yeux, ne propose. En un clic — un seul — vous figez un instant à la fois temporel et spatial, et vous pouvez le contempler à jamais. L’écriture met en mots, la musique met en durée. La photographie, elle, suspend. Elle dit : cet instant a existé, et il existera toujours. C’est cela qui m’a appelé.
Question 4
« Trois images. À une époque saturée d’images, c’est presque un acte de résistance. Pourquoi cette économie radicale plutôt qu’une vingtaine de tirages ? »
Vous avez tout à fait raison. À cette époque d’abondance, la sélection aurait sans doute pu être plus large. Et je vais être honnête : peut-être qu’inconsciemment, je n’ai pas encore arrêté de conviction thématique assez ferme pour porter une exposition plus dense. Peut-être qu’avec le temps, quelque chose prendra forme. Pour l’instant, ces trois images constituent à mes yeux un point de départ idéal — un noyau, plutôt qu’une démonstration.
Et puis il faut rappeler qu’une exposition, ce n’est pas seulement des images : c’est toute une logistique en amont — trouver des partenaires pour le tirage, l’impression, l’encadrement. C’est l’occasion, ici, de remercier très sincèrement Living 4 Art, et nommément Mme Meryem Lahlou, qui ouvre cet espace à de nouveaux artistes pour leur permettre de s’exprimer, et qui contribue ainsi à cet élan national de développement culturel. Sans des lieux comme celui-ci, des premières expositions comme celle-ci n’existeraient pas.
Question 5
« Une cane, une silhouette de dos, une mer du soir. Aucun visage frontal, aucun centre humain. Est-ce un hasard de sélection, ou un parti pris ? »
Honnêtement, je ne l’avais pas pensé en ces termes avant que vous le formuliez. Mais en y réfléchissant, oui, il y a un parti pris — et il est double.
D’abord, je préfère laisser une sorte de porte ouverte aux interprétations personnelles, plutôt que de dicter des émotions. C’est plus intéressant pour moi, et plus généreux pour celui qui regarde. Une cane, une silhouette de dos, une mer du soir — chacun y projette ce qu’il veut, ce qu’il est, ce qui lui appartient. Si je mets un visage frontal, je referme la porte : le spectateur n’a plus qu’à reconnaître l’émotion que j’ai déjà choisie pour lui.
Ensuite — et là je veux être honnête — à ce stade de mon parcours, j’estime que le portrait frontal demande une maîtrise technique plus importante. Parce que vous immortalisez le visage d’une personne, et c’est lourd. C’est d’ailleurs assez révélateur : beaucoup d’artistes stipulent dans leurs contrats les angles précis sous lesquels ils acceptent d’être photographiés. Ce n’est pas anodin. Le visage frontal, c’est un territoire qui se mérite — et que je préfère respecter, pour le moment.
Question 6
« Si vous deviez nommer en un mot ce qui relie ces trois œuvres entre elles ? »
La vie. Ou l’existence, si l’on veut le dire autrement.
Une cane qui respire, une personne qui contemple, une mer qui rougeoie sous le soleil — ce sont trois manifestations de la même chose. Du vivant qui se montre quand on s’arrête. C’est cela, je crois, qui les unit.
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Entretien préparé en amont du vernissage — Living 4 Art, sous le commissariat de Mme Meryem Lahlou. Avec les remerciements de l’artiste à Iliass, Photo Academy, pour la transmission technique et artistique.








