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Les lundis de Mohamed Khoukhchani. Quand le football, l’argent et les élections remplacent la politique

Pouvoir, patronat et illusion de la protection sociale

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

De nos jours, tout est devenu politique. Non seulement ce qui relève classiquement de la gestion du pouvoir, mais aussi ce qui prétend encore s’en tenir à distance. Le sport, l’économie, la religion, les élections et même la protection sociale ont été intégrés à une même mécanique : celle de la gouvernance par la neutralisation du conflit social et la fabrication artificielle du consensus.

Le football, longtemps présenté comme un simple divertissement populaire, a cessé d’être innocent. Il est devenu un instrument central de mobilisation massive, de légitimation symbolique et de canalisation des frustrations collectives. À ce titre, il remplit aujourd’hui une fonction que la religion occupait autrefois : celle d’un opium moderne, mondialisé, politiquement rentable et socialement toléré.

La différence de traitement est révélatrice. Les expressions religieuses autonomes, notamment lorsqu’elles se réfèrent à l’islam, sont combattues, surveillées et parfois criminalisées au nom de la lutte contre l’extrémisme. Non pour ce qu’elles disent, mais pour ce qu’elles peuvent produire : du sens, de l’organisation et une loyauté concurrente à celle de l’État. À l’inverse, le football bénéficie d’une indulgence totale. Il mobilise sans structurer, passionne sans politiser, fédère sans jamais contester.

Ce choix n’est ni culturel ni moral. Il est profondément politique

Parallèlement, un autre phénomène structurel s’impose : la fusion progressive entre le pouvoir politique et le pouvoir économique. Dans les démocraties comme dans les régimes autoritaires, les responsables politiques ne peuvent accéder aux centres de décision sans l’appui explicite ou implicite des détenteurs du capital. En retour, ces derniers exigent des politiques publiques favorables à leurs intérêts. La relation est devenue inéluctable, mais elle est foncièrement asymétrique.

Au Maroc, cette dynamique est particulièrement visible. À l’époque de Karim Lamrani, le patronat participait à la gestion de l’État dans une logique de stabilisation. Aujourd’hui, avec Aziz Akhannouch à la tête du gouvernement, un seuil supplémentaire a été franchi : le capital n’influence plus seulement la politique, il la dirige. Le chef du gouvernement reste un acteur économique majeur, à la tête d’intérêts étendus dans des secteurs stratégiques du pays.

Cette confusion atteint un degré inédit au sein du même exécutif. Car dans ce gouvernement, le pouvoir économique ne se contente pas de contrôler l’agenda politique, il se double d’un pouvoir sportif institutionnalisé. Fouzi Lekjaa, ministre chargé du Budget — donc responsable direct des finances publiques — est simultanément président de la Fédération Royale Marocaine de Football et vice-président de la Confédération Africaine de Football (CAF). Autrement dit, dans un même gouvernement, l’économie est pilotée par le patronat et le sport, devenu industrie politique à part entière, est dirigé depuis le cœur de l’État. Qui dit mieux ? Cette accumulation de fonctions n’est pas anecdotique : elle révèle une architecture du pouvoir où argent public, influence sportive et décision politique se superposent sans cloison claire, au détriment de la transparence démocratique.

Ce modèle n’est pas propre au Maroc. Il s’inscrit dans une tendance mondiale où le capital délègue l’un des siens au sommet de l’État pour préserver ses intérêts. De Berlusconi à Trump, de Babiš à Akhannouch, le schéma se répète. Le cas algérien, et la situation de Mme Saïda Neghza, relèvent de la même logique. Son éventuelle ambition politique ne serait ni exceptionnelle ni illégitime au regard des standards internationaux. Mais à la différence du Maroc, l’Algérie tolère difficilement l’autonomie politique du patronat. Là où le capital tente de franchir la ligne rouge du pouvoir exécutif, la rupture devient inévitable.

À l’échelle régionale, la comparaison est éclairante. Dans les pays du Golfe, l’usage du sport comme outil politique est assumé et revendiqué : clubs rachetés, compétitions mondiales, stars internationales. Le contrat est clair : prospérité et spectacle contre neutralisation du politique. Au Maghreb, et particulièrement au Maroc, la méthode est plus feutrée. Le football ne remplace pas la politique, il l’enrobe. Il accompagne un discours de stabilité, de réussite maîtrisée et de réforme graduelle, tout en réduisant l’espace du débat social réel.

C’est dans ce contexte que s’inscrivent les élections et le discours sur la protection sociale. Lorsque l’argent structure l’accès au pouvoir, les élections cessent d’être un moment de choix démocratique pour devenir un mécanisme de reproduction des mêmes élites économiques. Quant à la protection sociale, brandie comme un acquis historique, elle fonctionne souvent comme un outil de gestion du calme social plutôt que comme un droit fondamental. Elle apaise sans redistribuer, communique plus qu’elle ne transforme.

La question centrale devient alors inévitable : qui paie le prix de cette confusion entre argent, football et pouvoir politique ?

La réponse est connue. Les classes populaires, confrontées à la précarité. Les classes moyennes, pressurisées fiscalement et socialement déclassées. Les petits entrepreneurs, marginalisés par une économie façonnée pour les grands groupes.

Quand le capital gouverne sans contre-pouvoirs solides, l’État cesse d’arbitrer. Il choisit son camp. La démocratie ne disparaît pas, mais elle se vide de sa substance. Elle devient un rituel électoral sans véritable alternative, un décor institutionnel qui légitime des choix déjà verrouillés.

Le danger n’est ni dans le football, ni dans l’investissement, ni même dans les élections. Le danger réside dans leur combinaison, lorsqu’ils servent à remplacer la politique par la gestion, le débat par la ferveur, et la justice sociale par le spectacle.

On peut alors gagner des matchs, organiser des compétitions, remporter des scrutins.
Mais on risque de perdre l’essentiel : le citoyen, le sens et la promesse démocratique.

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