
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Les chiffres sont flatteurs, presque spectaculaires : 16,7 milliards de dirhams d’investissements validés en 2025 et une croissance régionale estimée à 8,9 %. Après des années de relatif déclassement, la région Fès-Meknès semble avoir retrouvé un second souffle. Mais derrière cette performance macroéconomique se cache une réalité territoriale plus contrastée, voire dérangeante : la croissance a un épicentre, et cet épicentre s’appelle Fès.
Une locomotive qui aspire l’essentiel des flux
Il faut le dire sans détour : la préfecture de Fès capte la part du lion des investissements régionaux. Les estimations convergentes issues des projets validés par le CRI, de leur localisation et de leur nature sectorielle indiquent que près de 40 % des 16,7 Mds DH ont été orientés vers Fès en 2025. Cette concentration n’est ni accidentelle ni conjoncturelle : elle est structurelle.
Fès bénéficie d’un avantage cumulatif décisif : infrastructures industrielles opérationnelles, capital humain qualifié, universités et centres de recherche, plateformes telles que Fez Smart Factory et Fès Shore, sans oublier une visibilité nationale et internationale dont ne disposent pas les autres provinces de la région. Dans un contexte où l’investisseur privilégie la rapidité d’exécution et la réduction du risque, Fès s’impose comme le choix “naturel”.
Une croissance régionale… arithmétiquement fassie
La conséquence est mécanique : une large part de la croissance régionale de 8,9 % profite d’abord à Fès. En termes de création de valeur ajoutée, de montée en gamme industrielle, d’emplois qualifiés et de services à forte intensité de savoir, Fès contribuerait à elle seule à près de la moitié de la croissance régionale. Meknès suit, avec une dynamique davantage portée par l’agro-industrie, tandis que les autres provinces restent en retrait.
Autrement dit, sans Fès, la performance régionale serait nettement plus modeste. La ville joue pleinement son rôle de locomotive économique. Mais toute locomotive pose une question essentielle : que deviennent les wagons ?
Le risque d’une croissance à deux vitesses
C’est ici que l’analyse territoriale s’impose. Si Fès et, dans une moindre mesure, Meknès et Sefrou, s’inscrivent dans une trajectoire de transformation productive, Taounate, Boulemane ou Taza demeurent enfermées dans des modèles à faible valeur ajoutée, largement dépendants de l’agriculture, des aléas climatiques et de projets publics fragmentés.
La croissance y existe, certes, mais elle est diffuse, fragile et peu structurante. Elle crée davantage d’emplois de subsistance que de richesse durable. Le danger est clair : une région performante dans les indicateurs, mais profondément déséquilibrée dans les faits.
Fès : solution économique, problème territorial ?
Le paradoxe est là. Fès est à la fois la solution et le problème.
La solution, parce qu’elle tire la région vers le haut, la repositionne sur la carte industrielle nationale et lui redonne une fonction stratégique.
Le problème, parce que sa domination économique accentue les asymétries territoriales, alimente un sentiment de marginalisation dans les provinces périphériques et pose, à terme, un risque social et politique.
La question n’est donc pas de “réduire” Fès, mais de transformer sa réussite en levier de diffusion régionale.
Le vrai défi : passer de la concentration à la circulation
L’enjeu des prochaines années n’est plus de battre des records d’investissements, mais de mieux les répartir intelligemment. Cela suppose :
- une décentralisation effective des zones industrielles,
- des incitations territoriales différenciées en faveur des provinces à faible attractivité,
- une meilleure intégration des territoires ruraux dans les chaînes de valeur régionales, et surtout, une vision régionale dépassant la logique du pôle unique.
- Une région ne se développe durablement que lorsque sa locomotive entraîne, au lieu d’aspirer.
Conclusion :
Oui, Fès prend la part du lion.
Oui, elle capte l’essentiel de la croissance régionale.
Mais tant que cette croissance restera concentrée plutôt que partagée, Fès-Meknès demeurera une région performante… sans être pleinement équilibrée.
La réussite économique est au rendez-vous. La justice territoriale, elle, reste à construire.





