
Par : Hedi KENDIRE
Le centre de gravité économique de la planète a quitté l’Atlantique Nord. Ce qui le remplace n’est pas un nouvel empire, mais un monde disputé, sans arbitre, où chaque puissance moyenne doit négocier sa place à chaque saison. Pour le Maroc, l’équilibre n’est plus une posture : c’est désormais une ingénierie.
I. Ce que disent les chiffres
Il faut commencer par la comptabilité, parce que les grandes bascules historiques se lisent d’abord dans les séries statistiques avant de se lire dans les traités. En 1992, les pays fondateurs des BRICS pesaient environ 16,5 % du PIB mondial mesuré en parité de pouvoir d’achat. Autour de 2020, leur courbe a croisé celle du G7. En 2025, selon les données du FMI, les onze membres du groupe élargi représentaient 40,7 % de la richesse mondiale ainsi mesurée, contre 28,4 % pour les sept économies occidentales les plus riches. Les projections de croissance pour 2026 accentuent l’écart : environ 3,1 % en moyenne pour les BRICS, à peine 1 % pour le G7. La moitié de l’humanité vit désormais dans l’un des pays du groupe.
La monnaie raconte la même histoire, en plus lent. Le dollar représentait plus de 72 % des réserves de change mondiales en 2001 ; il en représente 56,7 % au deuxième trimestre 2026. L’érosion est continue, documentée, et elle s’est poursuivie malgré la guerre.
Mais l’honnêteté analytique oblige à lire ces mêmes chiffres jusqu’au bout. Aux taux de change courants, les BRICS élargis ne pèsent qu’environ 29 % du PIB mondial. Le revenu par habitant du G7 reste près de quatre fois supérieur à celui de l’ensemble BRICS. Dans les exportations de services, c’est-à-dire la finance, le logiciel, l’assurance, la propriété intellectuelle, le G7 pèse presque quatre fois plus. Et la part du dollar perdue n’est pas allée au yuan, qui reste sous les 2 % des réserves mondiales, mais à l’euro, à l’or et à une constellation de petites devises.
La vérité est donc double, et c’est elle que les décideurs doivent retenir : les courbes se sont croisées sur le volume, pas encore sur la valeur, la monnaie, la technologie et la force. L’Occident a perdu le monopole ; il n’a pas encore perdu la primauté. C’est précisément cet entre-deux qui rend l’époque si dangereuse.
II. Les guerres comme symptômes
Gramsci décrivait les interrègnes comme ces moments où l’ancien monde agonise sans que le nouveau parvienne à naître, et où prolifèrent les phénomènes morbides. Les conflits de 2026 sont exactement cela : non des accidents isolés, mais les fièvres d’un ordre qui se défait.
L’Ukraine en est le premier symptôme. La Russie y conteste, depuis plus de 1 700 jours, l’architecture de sécurité européenne bâtie après 1991. Le fait nouveau n’est pas la durée du conflit, mais la fissure qu’il révèle au sein même du camp occidental : le président américain reproche désormais publiquement à Kyiv de ne pas vouloir la paix, tandis que l’Union européenne conditionne ses milliards à des réformes. La garantie américaine, socle de l’Europe depuis 1949, est devenue conditionnelle. Ce n’est pas un détail de politique intérieure : c’est la fin d’un automatisme.
L’Iran et le Golfe en constituent le second, plus brutal encore. La guerre déclenchée par les frappes américano-israéliennes du 28 février a conduit les Gardiens de la révolution à fermer le détroit d’Ormuz ; dès les premiers jours, le trafic des pétroliers y a chuté de 90 %. Entre fin février et mi-mai, l’Iran a tiré plus de 6 700 drones et missiles sur les monarchies du Golfe, dont près de la moitié sur les Émirats. Fin août, quelque 6 000 marins restaient bloqués à bord de 400 navires. Téhéran affirme aujourd’hui que la marine américaine s’est retirée à plus de 500 kilomètres du détroit ; l’allégation est invérifiable, mais qu’elle puisse être proférée sans ridicule dit déjà quelque chose. Car le cœur de la Pax Americana depuis 1945 n’était ni le dollar ni Hollywood : c’était la garantie de la libre circulation sur les mers. C’est elle qui vacille.
La guerre des tarifs, enfin, en est le troisième symptôme : l’ancien garant du libre-échange en est devenu le principal contestataire, y compris envers ses alliés.
Mais il faut avoir le courage de regarder aussi l’autre rive. Le prétendu « nouveau pôle » est traversé par les mêmes fractures. L’Iran et les Émirats sont tous deux membres des BRICS ; l’un bombarde l’autre. En mai, les ministres des Affaires étrangères du groupe ont été incapables de produire un communiqué commun. La déclaration de New Delhi, en septembre, n’a été sauvée qu’au prix d’un langage soigneusement vidé de tout nom et de toute responsabilité, en retrait même par rapport à celle de Rio l’année précédente. Les BRICS ne sont pas un bloc ; ils sont une agora d’intérêts parfois antagonistes, unis surtout par le refus d’une tutelle.
D’où la thèse centrale de ce texte : nous ne passons pas d’une hégémonie à une autre, mais de l’hégémonie à la fragmentation. Le monde qui vient n’aura pas de nouveau shérif. Il aura des puissances régionales, des corridors disputés, des ressources rares et des alliances à durée déterminée. C’est un monde plus dangereux pour les faibles, et plus ouvert pour les habiles.
III. Le Maroc : ce que l’équilibre a déjà rapporté
Dans ce paysage, le Royaume n’a pas attendu la tempête pour orienter ses voiles, et les résultats sont mesurables.
Le plus éloquent concerne le Sahara. Le 31 octobre 2025, la résolution 2797 du Conseil de sécurité a fait de l’initiative marocaine d’autonomie la base des négociations, par onze voix pour et trois abstentions : la Chine, la Russie et le Pakistan. Aucun veto. Cette abstention est sans doute l’indicateur le plus précis de la valeur de la diplomatie marocaine : Washington tient la plume, Pékin et Moscou laissent passer. Le renouvellement du mandat de la Minurso, qui expire ce 31 octobre, en sera le prochain test.
Avec les États-Unis, l’alliance s’est approfondie : nouvelle feuille de route de défense pour la décennie signée en avril, adhésion au réseau américain des minerais critiques, et surtout, le 29 juin, la suspension pour huit mois des droits compensateurs de près de 20 % qui frappaient depuis 2021 les engrais de l’OCP, au nom d’une urgence agricole née de la crise d’Ormuz.
Avec la Chine, la relation s’est muée en partenariat industriel : franchise de droits de douane pour les exportations marocaines depuis le 1er mai 2026, plus de dix milliards de dollars d’investissements chinois dans la chaîne des batteries, et une gigafactory à Kénitra dont l’ambition pourrait atteindre 6,5 milliards de dollars et 100 GWh, détenue à 25 % par Volkswagen.
Avec l’Inde, un accord de 2,5 millions de tonnes conclu avec l’OCP a permis à New Delhi de traverser la crise d’Ormuz sans pénurie d’engrais.
Le Maroc n’a pas sollicité son adhésion aux BRICS en 2023, quand d’autres frappaient à la porte sans y être admis. Il n’en entretient pas moins des relations de premier rang avec quatre de leurs membres fondateurs. La leçon est limpide : en temps de crise, le Royaume vend ce que le monde vient à manquer. Des phosphates quand les engrais se raréfient, de la stabilité quand les détroits se ferment, une position de pont entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique quand les routes de l’Est deviennent incertaines. La crise d’Ormuz l’a fait passer, sur certains marchés, du statut de client à celui de fournisseur indispensable.
IV. Les angles morts
Ce bilan flatteur ne doit pas endormir. Quatre vulnérabilités méritent une attention froide.
L’étau des règles d’origine. L’Union européenne applique jusqu’à 45 % de droits sur les véhicules électriques chinois, et Bruxelles dit surveiller les flux qui transitent par le Maroc. À Washington, certains experts parlent déjà de « mexicanisation » du Royaume, c’est-à-dire de sa transformation en plateforme de réexportation. Or l’essentiel des débouchés marocains reste européen. Le jour où la rivalité sino-américaine exigera des choix binaires, l’atout chinois pourrait devenir un passif occidental.
La fragilité d’une garantie transactionnelle. Ce qui est accordé par proclamation peut être retiré par proclamation. La suspension des droits sur les engrais court sur huit mois ; les exportations marocaines restent soumises à un tarif de 10 % malgré l’accord de libre-échange. Un acquis diplomatique qui repose trop sur une seule capitale demeure exposé à ses humeurs et à ses calendriers électoraux.
La dépendance aux intrants. Les agriculteurs marocains ont vu le prix des engrais importés bondir de 40 à 60 % ce printemps, et l’OCP lui-même dépend en partie d’un soufre qui transite par le Golfe. Le champion des phosphates n’est pas à l’abri d’un détroit fermé à six mille kilomètres de Jorf Lasfar.
La prime aux acteurs de nuisance. Un monde sans arbitre élargit la marge de manœuvre de ceux qui préfèrent déstabiliser plutôt que construire. Les opérations hybrides, informationnelles et migratoires de cet été en ont donné un avant-goût. Elles se multiplieront à mesure que les succès marocains s’accumuleront.
V. Sept parades pour les décideurs
La question n’est donc pas de savoir si le Maroc « survivra » au déclin de ses alliés, ni s’il sera « sauvé » par l’autre camp. Il ne sera sauvé par aucun camp. Il le sera par sa capacité à demeurer utile à tous sans appartenir à aucun. Cela suppose de transformer un art diplomatique en doctrine d’État.
1. Écrire la doctrine. Le multi-alignement marocain doit cesser d’être une pratique implicite pour devenir une doctrine formalisée, adossée à une cellule de prospective dotée de scénarios chiffrés et d’exercices de crise : fermeture d’Ormuz prolongée, sanctions secondaires américaines, retournement d’un membre permanent au Conseil de sécurité.
2. Passer de la porte dérobée à l’atelier certifié. Chaque investissement chinois devrait être conditionné à un taux élevé de valeur ajoutée locale, à des transferts de technologie et, chaque fois que possible, à des montages tripartites avec des partenaires européens ou américains, sur le modèle de la participation de Volkswagen à Kénitra. La traçabilité doit devenir un argument commercial, et non une défense.
3. Assumer le phosphate comme levier stratégique. La crise a démontré que les engrais sont au XXIe siècle ce que le pétrole fut au XXe. Il faut convertir cette rente conjoncturelle en contrats pluriannuels de sécurité alimentaire avec l’Inde, le Brésil, l’Afrique et l’Amérique agricole, et le faire maintenant, tant que la rareté donne la main.
4. Sécuriser les intrants. Diversifier les sources de soufre et d’ammoniac, constituer des stocks stratégiques, accélérer la filière de l’ammoniac vert pour que la production nationale ne dépende plus d’un détroit lointain.
5. Diversifier sans proclamer. Ajuster la composition des réserves, développer les règlements en monnaies locales avec les grands partenaires, sans jamais adopter la rhétorique de la dédollarisation, qui coûte cher à Washington pour un bénéfice incertain à Pékin.
6. Verrouiller le Sahara par le fait accompli institutionnel. L’autonomie et la régionalisation avancée doivent être mises en œuvre assez vite et assez profondément pour que l’acquis survive à un changement d’administration à Washington ou à un revirement d’humeur à Moscou.
7. Se donner une profondeur atlantique. Dans un monde de blocs instables, le Maroc a intérêt à être la tête d’un réseau plutôt que la queue d’un bloc. Le gazoduc avec le Nigeria, l’initiative atlantique pour le Sahel et le hub de Tanger Med dessinent un espace propre, africain et océanique, qui ne doit rien à la géométrie Est-Ouest.
L’histoire offre rarement aux nations moyennes le privilège de choisir leur moment. Elle leur laisse seulement celui de s’y préparer. Le Maroc entre dans ce monde fragmenté avec des cartes que beaucoup lui envient : une ressource rare, une géographie de carrefour, une monarchie qui pense en décennies quand d’autres gouvernent en cycles électoraux. Mais l’avantage d’aujourd’hui n’est pas une rente. Dans un monde sans arbitre, la neutralité ne protège plus personne. L’utilité, si.



