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L’éloge du désaccord

Par : Hedi KENDIRE

Par : Hedi KENDIRE 

Une seule voix vous manque, et tout devient brouhaha

Pendant deux décennies, la parole de Mohammed El Gahs fut un repère de lucidité. Puis elle s’est éclipsée du débat public. Il en reste un goût d’inachevé, et l’ombre d’une traversée du désert.

Les nostalgiques, au détour d’une conversation, débitent une phrase prononcée à mi-voix : c’était mieux avant. Avant, il y avait Souffles et Lamalif. Avant, Abdallah Laroui démontait L’idéologie arabe contemporaine, Mohammed Abed al-Jabri entreprenait sa Critique de la raison arabe, Abdelkebir Khatibi pratiquait la « double critique », Fatima Mernissi relisait l’histoire du pouvoir avec une audace que peu oseraient aujourd’hui. Avant, il y avait le verbe puissant d »El Gahs qui mettait à nu la vacuité des idées de ses interlocuteurs.

Les journaux de parti étaient des laboratoires, les amphithéâtres des champs de bataille, et une idée pouvait coûter cher, ce qui prouvait au moins qu’elle valait quelque chose.

Cette phrase, il faut la prendre au sérieux, c’est-à-dire refuser de la croire tout à fait.

La nostalgie comme symptôme

La nostalgie n’est pas un diagnostic, c’est un symptôme. Elle dit une perte réelle, mais elle la dit mal, car elle idéalise ce qu’elle regrette. La fécondité de ces années ne tenait pas à une prétendue grandeur des hommes d’alors. Elle tenait à une structure : des idées en conflit ouvert. Marxistes, nationalistes, libéraux, réformistes religieux, modernistes et traditionalistes s’affrontaient sur l’essentiel, la nature de l’État, le rapport à l’héritage, le sens du progrès, la place de la langue. Chacun était contraint de s’aiguiser contre l’autre. La pensée était vive parce qu’elle était exposée.

Ce qui s’est perdu, ce n’est donc pas une génération. C’est la conflictualité elle-même. Et regretter les hommes sans comprendre ce qui les rendait possibles, c’est condamner l’avenir à attendre des héros qui ne viendront pas.

Inventaire d’un paysage

Si l’on fait l’inventaire honnête du paysage intellectuel marocain, le constat est moins celui d’un désert que celui d’une dispersion et d’une neutralisation.

La pensée n’a pas disparu, elle a changé de lieux et de statut. Elle s’est déplacée vers l’expertise, qui produit des notes et des recommandations mais rarement des visions. Elle s’est réfugiée dans des institutions qui la financent à condition qu’elle reste consensuelle. Elle s’est fragmentée sur les réseaux, où l’indignation tient lieu d’argument et où l’on ne débat plus, on se répond. L’université, qui devrait être le foyer de la controverse savante, peine à jouer ce rôle. La presse, fragilisée économiquement, a moins les moyens de l’enquête longue et du texte qui dérange. Les partis, qui furent des écoles de pensée, sont devenus pour beaucoup des machines électorales.

Un rapport de recherche publié en 2025 sur les centres de recherche marocains confirme, à sa manière, ce diagnostic : difficultés de coordination, insuffisance du financement, cadre juridique inadapté. Il recommande une meilleure coopération et la création d’un fonds de soutien à la recherche civile. Derrière la sécheresse technique, une vérité : le Maroc ne manque pas d’intelligences, il manque d’écosystèmes où elles puissent se rencontrer, se contredire et durer.

Le résultat est ce qu’il faut bien appeler une vacance des idéaux. Non pas l’absence d’opinions, il y en a trop, mais l’absence d’horizons partagés pour lesquels on accepterait de débattre sérieusement. La gestion a remplacé le projet. Le consensus de façade a remplacé le désaccord fécond. Et la médiocrité prospère dans ce silence, car elle n’a jamais d’ennemi plus redoutable qu’une contradiction argumentée.

Ne pas craindre le conflit

Il faut ici poser un principe, et le poser sans frilosité : le conflit des idées n’est pas une menace pour la société, il en est la respiration.

Héraclite voyait dans polemos le père de toutes choses. Kant parlait de l’« insociable sociabilité » des hommes, cette tension qui les oppose et, ce faisant, les élève. Hannah Arendt rappelait que la politique naît de la pluralité, non de l’unanimité. Chantal Mouffe a montré que la démocratie vit de la transformation de l’ennemi en adversaire : celui qu’on combat par l’argument plutôt que par la force, et dont on reconnaît la légitimité à exister.

Tout est là. Un espace conflictuel des idées est précisément ce qui protège une société de la confrontation physique. Là où le désaccord peut se dire, se construire et s’exposer, il n’a pas besoin de devenir colère. Là où on le refoule, il ne disparaît pas : il fermente. Les sociétés qui étouffent la controverse ne gagnent pas la paix, elles en ajournent la rupture.

C’est pourquoi le conflictuel ne doit être ni contrôlé ni censuré. Le contrôler, c’est le stériliser ; le censurer, c’est le déplacer vers des lieux où il deviendra plus brutal. Ce qu’il faut, au contraire, c’est l’enrichir : l’alimenter d’idées construites, l’épurer par l’analyse, l’élever par l’exigence. La réponse à un mauvais argument n’est pas le silence imposé, c’est un meilleur argument. La réponse à la polémique stérile n’est pas l’interdiction, c’est la controverse savante.

Passeurs d’idées, passeurs d’idéaux

Encore faut-il que quelqu’un transmette ce geste. Car la pensée critique ne s’enseigne pas comme un contenu, elle se transmet comme une pratique. On n’apprend pas à débattre dans les manuels, on l’apprend en voyant d’autres le faire, avec rigueur et avec courage.

D’où le besoin de passeurs. Pas de gardiens du temple, qui figent l’héritage, ni de prophètes, qui l’imposent. Des passeurs : ceux qui savent d’où viennent les idées, ce qu’elles ont coûté, comment elles ont échoué, et qui les remettent en circulation pour qu’on les discute plutôt qu’on les vénère.

Il faut aussi distinguer l’idéal de l’idéologie. L’idéologie fournit des réponses closes ; l’idéal ouvre une direction. Il n’est pas un programme, il est, au sens kantien, une idée régulatrice : un horizon jamais atteint, mais qui oriente l’action et donne sens au désaccord. Une société sans idéaux ne se dispute plus que sur des moyens. Elle n’est plus capable de se demander ce qu’elle veut devenir.

Monsieur El Gahs, c’est à ce point que votre nom s’impose.

Vous avez traversé presque tous les lieux où se fabriquent les idées et les décisions : la rédaction de Libération, le militantisme socialiste, le Parlement, le secrétariat d’État chargé de la jeunesse. Vous avez donc connu, de l’intérieur, la tension qui travaille toute vie publique : celle entre la parole libre et l’exercice du pouvoir, entre la conviction et le compromis, entre l’idéal et sa traduction. Peu de gens savent mieux que vous ce qu’une idée devient lorsqu’elle rencontre le réel.

Vos textes récents montrent que cette expérience n’est pas devenue mémoire figée. Dans « Malaise dans la démocratie », vous interrogez les faiblesses du politique face à la montée des puissances économiques et la fragilité du débat public. Dans « Des algorithmes et des hommes », vous posez la question de l’autonomie de la pensée face aux dominations technologiques. Dans Libération, en 2026, vous défendez un journalisme porteur de valeurs et la transmission entre générations. Vous avez donc déjà identifié les forces qui vident le débat de sa substance. La question est désormais : que faire de ce diagnostic ?
Votre héritage crée une responsabilité. Non une dette envers le passé, mais envers ceux qui n’ont pas connu les années où l’on se battait pour des idées, et qui ignorent même qu’on puisse le faire autrement que par l’invective.

Une proposition

Ce que nous vous proposons n’est ni un retour ni une tribune de plus. C’est une œuvre.
Un laboratoire d’idées indépendant et pluraliste, tourné vers les jeunes, consacré à des questions concrètes : l’éducation, la jeunesse, la culture, la démocratie, les médias, les technologies, les liens entre l’Afrique et la Méditerranée. Un lieu dont la règle première serait la confrontation : on n’y viendrait pas pour confirmer ce que l’on pense, mais pour l’exposer à ceux qui pensent autrement. Un lieu où le désaccord serait non seulement toléré, mais cultivé comme une méthode.

Vous n’auriez pas à en être le visage. Vous pourriez en être l’initiateur, le parrain, ou simplement un passeur d’expérience. Votre rôle ne serait pas d’occuper la scène, mais de la rendre possible pour d’autres.

Penser, encore

L’enjeu n’est pas de faire revenir des figures. Une génération n’en remplace pas une autre par imitation. L’enjeu est de recréer les conditions qui ont rendu ces figures possibles : des lieux où la pensée se transmet, se contredit, et contribue durablement à l’avenir du pays.

La véritable renaissance intellectuelle ne consiste pas à célébrer le passé. Elle consiste à bâtir les institutions où les générations présentes et futures pourront penser librement, confronter leurs idées et inventer ensemble ce que le Maroc veut devenir.

Le silence des esprits capables n’est jamais neutre. Il laisse la place à d’autres voix, moins exigeantes. C’est pourquoi cette préoccupation vous est adressée, publiquement et avec respect : la parole est à vous!

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