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Debdou – La « petite Jérusalem » du Maroc oriental

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction.

La mémoire collective des villes de l’Est marocain conserve encore des images vivaces d’une époque où les différences religieuses étaient source de complémentarité et non de conflit. À Guercif, Debdou, Oujda et Taza, Juifs et Musulmans ont tissé, durant des siècles, une toile unique de coexistence, qui se manifestait à travers les espaces partagés, les marchés animés, les lieux de culte et les cimetières, ainsi que dans les détails du quotidien marqués par la convivialité et le bon voisinage. Cet article tente de mettre en lumière quelques manifestations de cette mémoire collective, en partant d’un témoignage vivant sur Guercif, avant d’explorer les modèles singuliers de Debdou, Oujda et Taza.

I. Guercif – Un témoignage vivant du cœur des espaces partagés.

Le témoignage d’un fils de Guercif constitue un document vivant qui reflète la profondeur de la coexistence quotidienne entre les deux communautés. La relation n’était pas simplement pacifique, elle était tissée dans les détails de l’urbanisme et de l’économie. Le témoin raconte comment, dans son enfance, il se déplaçait entre le msid, l’école coranique, l’école primaire voire plus tard vers le collège dont le directeur était M. Maurice Georgeais passant par le centre urbain du village, une scène qui illustre l’entrelacement des parcours des enfants musulmans et juifs dès leur plus jeune âge.

Les manifestations de la coexistence économique se révèlent à travers l’évocation des grandes épiceries pour les denrées alimentaires, des magasins de tissus et des ateliers d’orfèvrerie qui excellaient dans la fabrication de bijoux traditionnels en argent et en or. Quant aux noms gravés dans la mémoire – Brihech, Timikh, Bzizah, Tonio et Foufou – qui ne sont pas de simples noms éphémères ; ils faisaient partie intégrante du tissu quotidien, présents sur le marché, au tribunal et dans la rue.

Mais l’expression la plus éloquente de ce témoignage réside sans doute dans la scène cocasse de Brihech, le bijoutier du village, s’écriant dans le hall du tribunal : « Suis-je pas Marocain, moi, pour qu’on mange mon bien ? » Dans cette courte phrase, se manifeste une conscience aiguë de l’appartenance nationale comme fondement de la revendication des droits, transcendant les clivages religieux dans le cadre d’une citoyenneté partagée.

II. Debdou – La « petite Jérusalem » du Maroc oriental.

À l’instar de Guercif, la cité de Debdou représente un modèle inégalé de symbiose judéo-musulmane, au point d’être surnommée par certains historiens la « petite Jérusalem » du Maroc oriental. Dès l’époque médiévale, et plus encore après l’expulsion des musulmans et des Juifs d’Andalousie en 1492, Debdou accueillit une importante communauté juive séfarade qui s’intégra parfaitement aux populations locales, formant à certaines périodes près des deux tiers de la population totale.

La particularité de Debdou réside dans son statut de pôle spirituel et intellectuel de premier plan. La ville abritait des yechivot (écoles talmudiques) et des cimetières historiques dont certains remontent au Moyen Âge. Les noms de ses grands rabbins, comme Rabbi Abraham Haïk, sont restés gravés dans la mémoire collective, respectés tant par les musulmans que par les juifs. Les hilloulot (pèlerinages) organisés autour de ces figures saintes étaient des moments privilégiés de renforcement des liens de solidarité et de fraternité entre les deux communautés.

L’économie de Debdou fonctionnait sur un principe de complémentarité parfaite : les Juifs excellaient dans l’orfèvrerie, le commerce interrégional et les services financiers, tandis que les Musulmans étaient majoritairement agriculteurs et artisans. Cette répartition des rôles, encadrée par les coutumes locales et l’autorité makhzénienne, a donné naissance à une harmonie sociale remarquable, où la proximité humaine et le voisinage l’emportaient sur les clivages théologiques, faisant de Debdou un chapitre lumineux du pluralisme cultuel marocain.

III. Oujda – Une ville sans mellah.

La ville d’Oujda offre un modèle unique dans l’histoire de la coexistence au Maroc, car elle se distinguait par l’absence d’un mellah au sens traditionnel de quartier juif fermé. Selon le chercheur Badr El Makri, « il n’y avait pas de regroupement juif fermé » à Oujda ; les Juifs étaient plutôt dispersés dans des espaces ouverts au sein de la médina, dans les quartiers d’El Mazouzi, d’Oulad Imran et d’Ahl El Jamel.

Cette ouverture spatiale n’était pas fortuite, elle était « un indicateur clair de l’enracinement des valeurs de tolérance et de coexistence chez les Oujdis ». D’ailleurs, le mellah d’Oujda, lorsqu’il est mentionné dans certaines sources françaises, était un « espace géographique ouvert » où Juifs et Musulmans cohabitaient. Le nombre de Juifs à Oujda a atteint environ 9 000 habitants en 1948.

Parmi les manifestations les plus marquantes de la coexistence à Oujda figure la multiplicité des synagogues – la synagogue El-Habra, celle d’Oulad Ichou, et celle d’Oulad Ibn Derâa – ce qui reflète une diversité interne au sein de la communauté juive elle-même. Le respect mutuel s’est également illustré par la vénération, par les musulmans, de sanctuaires juifs qui jouissaient d’une estime particulière, tels que le sanctuaire de Mekhlouf Ben Dahan Yeznasseni (mort vers 1800), celui d’Imran Rwas (vers 1820) et celui de Hayim Amoyal (vers 1875).

L’influence réciproque ne s’est pas limitée au domaine spirituel, elle s’est étendue aux habitudes vestimentaires et culinaires, les tenues masculines se ressemblant – qandrisi turki, abbaya blanche en soie, et jellaba en laine – une image qui reflète une assimilation culturelle profonde.

IV. Taza – Entre les extrêmes.

La ville de Taza présente un modèle plus complexe, qui conjugue des manifestations de coexistence profonde et des conflits de pouvoir qui restaient l’exception et non la règle. D’une part, le voyageur Léon l’Africain indique dans son « Description de l’Afrique » qu’au XVIe siècle, les Juifs de Taza formaient une population considérable, comptant environ 2 500 personnes sur 500 familles, pour une population totale avoisinant les cinq mille familles, ce qui témoigne d’une présence juive notable dans le tissu démographique.

Les Juifs de Taza exerçaient diverses activités économiques, dont la plus notable était la fabrication de la mahia (eau-de-vie de figues) que Léon l’Africain décrivait comme « le meilleur vin de la contrée », ainsi que le commerce des céréales qu’ils pratiquaient en tant qu’intermédiaires.

Cependant, l’histoire de Taza a également connu un épisode singulier à travers la figure de Haroun ben Mochal, le marchand juif qui « gouverna la région de Taza » au milieu du XVIIe siècle, avant que le sultan alaouite Moulay Rachid ne l’exécute et ne confisque ses biens en 1659/1660. Certaines sources le décrivent comme un « Juif autoritaire et tyrannique », tandis que d’autres indiquent qu’il jouissait d’une influence commerciale et politique considérable. Ce cas, bien qu’exceptionnel, montre que la relation n’était pas exempte de tensions à certaines périodes, mais il reste une exception dans un contexte général dominé par la coexistence.

Conclusion.

Les villes de l’Est marocain – Guercif, Debdou, Oujda et Taza – forment une mosaïque riche des manifestations de la coexistence entre Musulmans et Juifs. À Guercif, la mémoire quotidienne se révèle à travers les noms, les lieux et les scènes anecdotiques. À Debdou, c’est le modèle d’un haut lieu spirituel et économique partagé qui s’impose. À Oujda, le modèle unique d’une ville sans mellah fait de l’ouverture spatiale le miroir d’une ouverture humaine. Quant à Taza, la mémoire raconte une histoire plus nuancée, mêlant coexistence économique et culturelle d’un côté, et épisodes de pouvoir de l’autre, qui furent l’exception dans une longue histoire de paix.

Cette mémoire – malgré le départ de la plupart des Juifs – demeure présente dans les cimetières, les synagogues, les quartiers, les noms et les récits transmis de génération en génération. Elle atteste que le Maroc fut et demeure une terre de diversité et de tolérance, où les différences religieuses ont été un fondement pour la connaissance mutuelle et non pour la discorde.

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