
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

En l’an 2000, une affaire aussi singulière que controversée surgit au croisement de l’histoire, de la mémoire andalouse et des relations entre le Maroc et l’Espagne. Au cœur de cette histoire figure le professeur Ali Ben El Mountassir El Kettani, pionnier marocain de la recherche en énergie solaire et atomique et organisateur du premier congrès des musulmans d’Europe. Celui-ci reçoit un jour un appel inattendu de Doña Luisa Isabel Álvarez de Toledo, 21e duchesse de Medina Sidonia, surnommée en Espagne « la Duchesse Rouge ».
La duchesse lui demande de se rendre d’urgence dans son palais de Sanlúcar de Barrameda, en Andalousie, afin de lui révéler ce qu’elle considère comme « une affaire capitale ». Cette rencontre marquera le début d’une séquence qui alimentera aussi bien les débats historiques que les spéculations médiatiques.
Un trésor documentaire exceptionnel.
À son arrivée au palais, le professeur El Kettani découvre l’existence d’un immense fonds d’archives familiales conservé depuis des siècles par la maison de Medina Sidonia, l’une des plus anciennes lignées aristocratiques d’Espagne.
Selon plusieurs sources de presse espagnoles et internationales, notamment le journal El País et la BBC, ces archives comprendraient plus de 6 000 volumes et plusieurs millions de documents couvrant différentes périodes de l’histoire méditerranéenne et atlantique.
Parmi les pièces les plus remarquables figureraient :
● un ancien minbar provenant de l’époque almoravide en Andalousie ;
● un Coran ancien datant de plusieurs siècles ;
● ainsi que divers manuscrits évoquant des échanges entre l’Andalousie, l’Afrique et le Nouveau Monde avant 1492.
Pour la duchesse, ces documents constituaient la preuve d’une histoire largement ignorée par les récits officiels.
Une thèse qui défie l’histoire classique.
S’appuyant sur ces archives, la duchesse avance une hypothèse particulièrement audacieuse : des navigateurs musulmans andalous auraient traversé l’Atlantique avant Christophe Colomb.
Elle affirme notamment :
● qu’un explorateur nommé Yacine qui n’est autre, paraît-il, que le père d’Abdellah Ben Yacine, le fondateur de la dynastie Almoravide, aurait atteint les côtes du Brésil ;
● que certaines localités américaines auraient porté des noms rappelant des villes du Maghreb comme Fès, Marrakech, Salé ou Tlemcen ;
● et que des relations commerciales auraient existé entre l’Andalousie, le Maroc, le Brésil, le Venezuela et les Antilles dès le IXe siècle.
Selon elle, les Européens auraient longtemps confondu les richesses aurifères africaines avec celles provenant du continent américain, ce qui expliquerait certaines ambiguïtés présentes dans les cartes anciennes.
Ces idées seront regroupées dans un ouvrage publié en 2000 sous le titre De África a América (« De l’Afrique à l’Amérique »), avec le soutien du professeur El Kettani et de Mansour Escudero, président du Centre islamique espagnol.
Entre héritage historique et tensions familiales.
La duchesse affirmait également avoir subi de fortes pressions afin d’empêcher la divulgation de ces archives. Selon ses propres déclarations relayées par la presse :
● certains membres de sa famille souhaitaient vendre le fonds documentaire à des acheteurs étrangers ;
● elle aurait été victime d’un véritable complot destiné à réduire son influence ;
● et elle soutenait que ses ancêtres étaient d’origine musulmane, convertis de force après la Reconquista.
Ces affirmations ont contribué à renforcer l’image atypique de cette aristocrate espagnole engagée, souvent en rupture avec les milieux conservateurs de son époque.
Le rôle déterminant du professeur El Kettani.
Face à l’importance historique de ces archives, le professeur Ali El Kettani conseille à la duchesse de mettre rapidement en place des mécanismes de protection patrimoniale.
Sous son impulsion :
● les documents commencent à être numérisés ;
● la Fundación Casa Medina Sidonia voit son rôle renforcé ;
● et des contacts sont établis avec les autorités marocaines afin d’assurer une meilleure préservation du fonds.
Le professeur El Kettani présente également la duchesse à Mansour Escudero, qui participera à la publication du livre et à sa médiatisation.

Grâce à l’entremise du professeur marocain, la duchesse est reçue par Sa Majesté le Roi Mohammed VI le 17 septembre 2000.
Cette rencontre, organisée après coordination avec plusieurs personnalités marocaines, attire l’attention de la presse marocaine et espagnole. Une délégation de musulmans espagnols conduite par Mansour Escudero est également reçue à cette occasion.
Cet épisode illustre alors l’intérêt porté au dialogue des mémoires entre le Maroc, l’Andalousie et l’histoire méditerranéenne.
Réactions médiatiques et prudence académique.
L’affaire connaît un large retentissement médiatique :
● la BBC lui consacre un sujet intitulé Africa versus America ;
● le quotidien El País publie plusieurs enquêtes et analyses ;
● tandis que la duchesse défend fermement ses conclusions, déclarant :
« Il n’y a pas de débat. Mon livre est sans équivalent. Que les chercheurs viennent vérifier. »
Malgré l’intérêt suscité par ces révélations, les milieux universitaires demeurent prudents. Si l’authenticité matérielle d’une grande partie des archives n’est pas contestée, les interprétations historiques avancées par la duchesse continuent de faire débat et n’ont jamais fait l’objet d’un consensus scientifique international.
La sauvegarde des archives.
Avant sa mort en mars 2008, la duchesse prend plusieurs mesures pour empêcher la dispersion des documents. Elle consolide la Fundación Casa Medina Sidonia et confie à sa secrétaire, Liliane Dahlmann, la mission de poursuivre la numérisation et la gestion des archives.
Aujourd’hui encore, le palais de Sanlúcar de Barrameda conserve cette bibliothèque exceptionnelle, ouverte aux chercheurs et aux visiteurs intéressés par l’histoire de l’Andalousie et des relations transatlantiques.
Un héritage intellectuel toujours vivant.
Le professeur Ali Ben El Mountassir El Kettani avait également fondé l’Université Ibn Rochd de Cordoue, pensée comme un espace de renaissance intellectuelle du patrimoine andalou.
C’est dans cette continuité que sa fille, la docteure Hasnaa Chérif El Kettani, a récemment remis cette histoire en lumière à travers une vidéo consacrée à la mémoire historique partagée entre le Maroc, l’Espagne et l’Amérique latine.
Conclusion.
Les archives de la maison de Medina Sidonia constituent incontestablement l’un des plus importants fonds privés d’Europe. Quant à la thèse selon laquelle des musulmans auraient découvert l’Amérique avant Christophe Colomb, elle demeure un sujet hautement controversé.
Toutefois, cette affaire rappelle combien certaines zones de l’histoire restent encore ouvertes à l’investigation et combien la mémoire andalouse continue de susciter débats, fascination et interrogations, des deux côtés de la Méditerranée.





