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Rompre, encore : Alger et la diplomatie du geste unique

Par: ALLAL KHEIREDDINE

Par: ALLAL KHEIREDDINE

La nouvelle circule depuis ce dimanche dans la presse algérienne la plus proche des cercles de décision : Alger s’apprêterait à rompre ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis. Le quotidien El-Khabar, porte-parole officieux du pouvoir, invoque une campagne de désinformation que mèneraient les Émirats autour des incendies de forêt de cet été et du drame de Mohammadia. Certes rien n’est confirmé à cette heure, mais l’essentiel n’est pas dans la confirmation. Il est dans le fait que personne, à Alger comme ailleurs, ne serait surpris.

Car la trajectoire est écrite depuis des mois. En février dernier, le président Tebboune, dans une entrevue télévisée, désignait sans le nommer un « mini-État qui gesticule », l’accusant de s’être immiscé « dans la première puis la deuxième élection » et de brandir la menace de l’arbitrage international. Le même jour, l’Algérie dénonçait l’accord aérien bilatéral de 2013, geste sans portée militaire mais à forte charge symbolique : on commence par couper les lignes avant de couper les ponts. En mai, le retrait émirati de l’OPEP était balayé d’un « non-événement » présidentiel, assorti d’un définitif « le livre est fermé ». Entre-temps, la presse d’État et ses satellites avaient installé un lexique , « entités vassales », « ingérence », « déstabilisation » , qui ne relève plus de la diplomatie mais de la préparation d’artillerie. Quand un chef d’État qualifie publiquement un partenaire de « mini-État », le contentieux a déjà quitté le terrain des bons usages diplomatiques pour celui de l’affect et de la sensiblerie. C’est rarement le signe d’une position de force.

Les griefs d’Alger, eux, méritent d’être pris au sérieux, précisément parce qu’ils dessinent en creux la carte des échecs algériens. Le premier est marocain. Les Émirats ont été, en novembre 2020, le premier pays arabe à ouvrir un consulat général à Laâyoune ; et à Dakhla, financent des projets structurants dans les provinces du Sud et se classent parmi les tout premiers investisseurs étrangers au Maroc. Pour une diplomatie algérienne dont le Sahara demeure l’obsession organisatrice, chaque grue émiratie à Dakhla est vécue comme un affront. Or ce que sanctionne Alger n’est pas une anomalie : c’est un mouvement de fond du monde arabe et, désormais, du Conseil de sécurité lui-même, qui a consacré le plan d’autonomie comme cadre de solution. Rompre avec Abou Dhabi ne changera rien à cette dynamique ; cela reviendrait à excommunier le thermomètre.

Le second grief est sahélien et libyen. L’Algérie voit l’influence émiratie s’étendre dans des espaces — Mali, Libye, et au-delà le Soudan — où elle revendiquait un magistère d’arbitre hérité des années 1990. Mais là encore, le reproche adressé aux Émirats masque un constat plus douloureux : ce magistère s’est effondré de lui-même. Bamako, Niamey et Ouagadougou ont tourné le dos à Alger en 2025, après l’affaire du drone malien abattu et une série de crises où l’Algérie a traité ses voisins du Sud avec la même hauteur que ses interlocuteurs européens. Les Émirats n’ont pas chassé l’Algérie du Sahel ; ils occupent un vide qu’elle a créé. Quant au soutien présumé d’Abou Dhabi au MAK, régulièrement avancé sans que des éléments vérifiables soient versés au débat public, il s’inscrit dans une grammaire connue : celle qui requalifie toute contrariété extérieure en complot et toute dissidence intérieure en terrorisme.

C’est ici que l’épisode émirati cesse d’être une crise bilatérale pour devenir un symptôme. Depuis cinq ans, la politique étrangère algérienne ne connaît qu’un registre. Rupture unilatérale avec le Maroc en août 2021, sur un réquisitoire que même les alliés d’Alger ont peiné à endosser. Gel brutal du traité d’amitié avec l’Espagne en 2022, pour punir Madrid d’avoir soutenu le plan d’autonomie (gel levé ensuite sans qu’aucune des exigences algériennes ait été satisfaite, ce qui est la définition même d’une défaite diplomatique.) Avec la France, un mouvement de yoyo permanent : ambassadeur rappelé en juillet 2024 après la reconnaissance par Paris de la souveraineté marocaine sur le Sahara, crises mémorielles, expulsions croisées, détention d’un écrivain octogénaire devenue affaire d’État. Avec les capitales sahéliennes, la même séquence, accélérée. À chaque fois, le scénario est identique : un partenaire prend une décision qui déplaît, Alger n’a ni levier pour l’en dissuader ni contre-proposition à formuler, et il ne reste que le geste — rappeler, geler, rompre. Une exception ! Les États-Unis. Les premiers à ouvrir ce prestigieux bal de reconnaissances. Alger n’a pas bougé. Pétrifié et tétanisé. On ne rigole pas avec Trump. القوة الضاربة، ضربها حمار الليل. Intraduisible!

La rupture n’est pas l’instrument ultime d’une diplomatie ; elle est devenue son unique vocabulaire.

Ce réflexe a une fonction, et elle est d’abord intérieure. Chaque crise externe offre au pouvoir algérien un ennemi commode, un récit d’encerclement qui soude l’appareil et disqualifie toute critique. Mais le coût s’accumule. Une diplomatie qui rompt avec le Maroc, se brouille avec l’Espagne, s’épuise contre la France, s’aliène le Sahel et s’apprête à claquer la porte du Golfe finit par ne plus avoir de porte à claquer. On mesure le paradoxe : le pays qui se rêvait médiateur régional, fort de sa doctrine de non-ingérence et de son passé de capitale des causes justes, n’a plus aujourd’hui un seul dossier régional où sa médiation soit sollicitée. L’influence ne se décrète pas ; elle se construit par la constance, la prévisibilité et la capacité à offrir quelque chose. C’est très exactement ce que fait Abou Dhabi — et, sur son propre théâtre, Rabat.

Si la rupture est consommée dans les jours qui viennent, elle sera présentée à Alger comme un acte de souveraineté. Elle se lira partout ailleurs comme un aveu : celui d’un État qui, faute de pouvoir peser sur le cours des choses, ne sait plus que s’en retirer. Et à force d’en user et abuser, nul ne s’en apercevrait.

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