
Par: Aziz DAOUDA

Les résultats du baccalauréat viennent d’être publiés au Maroc. Comme chaque année, ils donnent lieu à des statistiques, des classements, des félicitations aux lauréats et à des analyses sur les taux de réussite. C’est une étape importante dans la vie de milliers de jeunes et de leurs familles, et il est naturel de saluer les efforts fournis par les élèves, les enseignants et les parents.
Mais une fois cette satisfaction passée, une question fondamentale mérite d’être posée : quelle est la véritable plus‑value de ces dizaines de milliers de nouveaux bacheliers pour le Maroc ? Plus précisément, quel avenir leur est réellement offert ? Que vont‑ils apporter au pays dans sa construction ?
Le baccalauréat ne devrait pas constituer une fin en soi. Il devrait être la porte d’entrée vers un enseignement supérieur de qualité, une insertion professionnelle réussie ou une formation adaptée aux besoins de l’économie nationale. Or, c’est précisément sur ce terrain que les interrogations sont nombreuses.
Une proportion importante de ces bacheliers poursuivra certes des études supérieures. Cependant, beaucoup intégreront des universités publiques confrontées depuis des années à des difficultés structurelles : amphithéâtres surchargés, encadrement parfois insuffisant, moyens limités, faible articulation entre les formations et les besoins du marché de l’emploi. Dans plusieurs filières, l’université donne davantage l’impression de prolonger le lycée que de constituer un véritable espace de production du savoir, de l’innovation et de l’excellence.
Le problème n’est évidemment pas celui des enseignants pris individuellement quoi que dans bien des cas. Le Maroc compte de nombreux universitaires compétents, reconnus au niveau international. En revanche, le système dans son ensemble souffre d’un manque de moyens, d’une gouvernance perfectible et d’une politique de recherche encore largement sous‑financée. Les budgets consacrés à la recherche scientifique restent modestes au regard des ambitions affichées par le pays, limitant la capacité des universités à produire de l’innovation et à attirer ou retenir les meilleurs talents. C’est en cela que l’université marocaine est loin de jouer son rôle naturel dans le développement du pays.
Cette situation a également des conséquences sur la valeur de certains diplômes. La multiplication de masters peu professionnalisants, parfois ouverts sans réelle stratégie, ainsi que les controverses ayant entouré certains doctorats, ont contribué à fragiliser l’image de l’enseignement supérieur. Dans ces conditions, de nombreux diplômés peinent à trouver un emploi correspondant à leur niveau de qualification, justement à cause de l’inadéquation persistante entre les formations et les besoins réels du pays, de son économie et, au‑delà, de la société future.
Face à cette réalité, les étudiants les plus brillants nourrissent souvent un autre projet : partir. Chaque année, des milliers de jeunes Marocains rejoignent des universités européennes, nord‑américaines ou désormais chinoises. Beaucoup y bâtissent leur carrière et ne reviennent jamais. Le phénomène de fuite des cerveaux représente une perte considérable pour le pays. Le Maroc finance l’essentiel de leur parcours scolaire depuis le primaire jusqu’au baccalauréat, parfois même une partie de leurs études supérieures, avant que ces compétences ne profitent finalement à d’autres économies.
Cette mobilité internationale n’est pas en elle‑même négative. Les échanges de compétences sont une richesse dans un monde globalisé. Le problème apparaît lorsque les départs deviennent définitifs parce que le pays n’offre pas suffisamment de perspectives professionnelles, de reconnaissance du mérite, de conditions de recherche ou de rémunérations compétitives. Le cas des quelque 700 médecins quittant le pays chaque année est des plus éloquents.
Le véritable indicateur de réussite d’un système éducatif ne réside donc pas uniquement dans le nombre de bacheliers ni dans le pourcentage de réussite. Il se mesure à la capacité du pays à transformer ces jeunes en ingénieurs, chercheurs, médecins, entrepreneurs, techniciens, enseignants ou créateurs de richesse capables de contribuer durablement au développement national.
Le Maroc a engagé de nombreuses réformes de son système éducatif au cours des dernières décennies. Pourtant, le défi reste immense. La question est de savoir s’il s’est véritablement agi de réformes efficaces ou de simples vues de l’esprit mal inspirées. Il ne s’agit plus seulement de former davantage de diplômés, mais de mieux les former, de mieux les orienter et surtout de leur offrir des perspectives concrètes afin que leur talent bénéficie d’abord au pays.
La réussite au baccalauréat mérite d’être célébrée. Mais elle ne prendra tout son sens que lorsque chaque jeune pourra envisager son avenir avec confiance, trouver sa place dans une économie dynamique et contribuer pleinement au développement du Maroc. Sans cette ambition, les statistiques du baccalauréat resteront des chiffres encourageants en apparence, mais insuffisants pour répondre aux véritables enjeux de l’avenir. Elles peuvent signifier aussi des déchirements familiaux. Il suffit d’aller à l’aéroport Mohammed V à Casablanca, par exemple, pour voir des milliers de mères en larmes au départ de leurs enfants vers d’autres cieux… Il n’y a plus dur pour une maman que cette violence de la séparation… surtout quand elle va durer le reste d’une vie. Alors disparait à jamais cette joie d’avoir vu ses enfants réussir au baccalauréat.


