
Par: ALLAL KHEIREDDINE

Il y a quelque chose de profondément troublant dans le spectacle qu’offre une partie du public marocain depuis l’élimination des Lions de l’Atlas en quart de finale du Mondial 2026. Non pas la déception , elle est légitime, elle est même le signe d’une passion vivante , mais sa métamorphose en fureur, en procès, en lapidation symbolique. Ouahbi, Hakimi, etc : ceux-là mêmes que l’on portait en triomphe il y a quelques jours se retrouvent cloués au pilori numérique, couverts d’insultes, sommés de rendre des comptes pour un crime qui n’existe pas. Car de quel crime parle-t-on, au juste ? Celui d’avoir hissé une nation africaine et arabe, en deux Coupes du monde consécutives, parmi les huit puis les quatre meilleures équipes de la planète ? C’était inadmissible pour ce public habitué à soulever la coupe du monde ! Trêve de plaisanterie !
Il faut ici convoquer la mémoire, cette faculté que la colère altère toujours en premier. L’Angleterre, inventrice du football, n’a soulevé le trophée qu’une seule fois, en 1966, chez elle, et court depuis soixante ans derrière son fantôme. Les Pays-Bas de Cruyff, peut-être la plus belle équipe de l’histoire, ont perdu trois finales sans jamais être sacrés. L’Espagne, qui a donné au monde le Real et le Barça, a attendu 2010 , soixante-quatre ans après sa première participation , pour toucher enfin les étoiles, après des générations entières de quarts de finale maudits. Le Portugal d’Eusébio, puis de Figo, puis de Ronaldo, n’a jamais atteint le sommet mondial. La Belgique, avec la génération la plus douée de son histoire, s’est arrêtée aux portes du rêve. Voilà ce que coûte une Coupe du monde : des décennies de patience, d’échecs féconds, de reconstructions obstinées. Et nous, parce que nous avons goûté une fois à la demi-finale, nous décrétons que tout ce qui n’est pas le sacre est une trahison ? Un peu de sérieux !
Confondre un espoir et un dû : voilà la faute logique, presque enfantine, qui gangrène le débat. L’espoir est une tension vers le possible ; le dû est une créance exigible. Le premier grandit une nation, le second la rend procédurière avec ses propres enfants. En 2022, la demi-finale de Doha fut vécue , à juste titre , comme un miracle historique, une prouesse sans précédent pour le continent africain et le monde arabe. Quatre ans plus tard, un quart de finale perdu 2-0 face à la France, grande favorite du tournoi, contre laquelle il fallut un Bounou héroïque pour contenir l’orage pendant une heure, est traité comme une humiliation nationale. Entre ces deux lectures, il ne s’est rien passé sur le terrain qui justifie un tel renversement. Ce qui a changé, c’est le regard : l’exploit d’hier est devenu l’étalon d’aujourd’hui, et l’étalon s’est mué en tribunal. Le marocain dans sa splendeur !
Les psychologues appellent cela l’adaptation hédonique ; Ibn Khaldun, avant eux, avait décrit comment les peuples s’accoutument à la prospérité au point d’en oublier qu’elle fut conquise. Le supporter marocain de 2026 raisonne comme si la demi-finale de 2022 était un socle acquis, un plancher en dessous duquel toute performance devient scandale. C’est méconnaître la nature même du sport de très haut niveau, où les écarts se jouent sur un penalty arrêté, une cheville tordue, un absent de dernière minute. C’est méconnaître, surtout, la position réelle du Maroc dans la hiérarchie mondiale : une nation émergente du football, dotée d’un projet structurel admirable, l’académie Mohammed VI, la formation, la diaspora réconciliée . mais qui affronte des machines centenaires disposant de viviers, de championnats et de moyens sans commune mesure.
Mais le plus inquiétant n’est pas l’erreur de jugement. C’est la violence. Les insultes déversées sur des hommes qui ont tout donné, les campagnes de dénigrement contre un capitaine qui incarne depuis des années la dignité du maillot, les appels à la démission hurlés comme des sentences , tout cela relève de ce que nos aînés nommaient sobrement « qillat -terbiya », ce manque d’éducation du cœur qui ne sait plus distinguer la critique de l’outrage. Une société qui lynche ses symboles au premier revers ne manifeste pas de l’exigence : elle manifeste de l’immaturité affective. L’exigence, la vraie, s’exprime dans l’analyse, dans le débat technique, dans la mémoire longue des projets ; la fureur, elle, ne construit rien, elle consume. Et elle dit quelque chose de nous, bien plus que des joueurs : elle dit notre difficulté collective à habiter la frustration, à métaboliser l’échec, à demeurer rationnels quand l’émotion déferle.
À cette violence s’ajoute désormais un délire interprétatif qui achève de discréditer la colère : le complotisme. On lit, on entend, on partage sans vergogne que Hakimi aurait « offert » la victoire à la France en contrepartie de son acquittement par la justice française , comme si les tribunaux d’une démocratie négociaient leurs verdicts sur les pelouses des stades. On susurre que le Maroc lui-même aurait consenti à la défaite pour remercier Paris de sa reconnaissance de la marocanité du Sahara, ou pour honorer la visite du Premier ministre français à Rabat , comme si la diplomatie des États se réglait en tribunes de match, et comme si des joueurs qui ont couru, taclé, souffert quatre-vingt-dix minutes durant pouvaient simuler l’engagement au point de tromper des milliards de téléspectateurs. Si c’était le cas , Bounou aurait tout bêtement laisser Mbappé marquer son penalty.
Ces fables ne résistent pas trois secondes à l’examen ; mais là n’est pas leur fonction. Le complotisme est le refuge des esprits qui ne supportent pas la contingence : plutôt que d’admettre qu’une équipe puisse simplement perdre contre plus forte qu’elle, on invente une machination, car la trahison, si douloureuse soit-elle, est paradoxalement plus rassurante que le hasard , elle restitue un sens, un coupable, une intention là où il n’y a que la dure loi du sport. Ce mécanisme, que l’on retrouve dans toutes les paniques collectives, transforme la défaite en énigme policière et les héros en suspects. Il salit doublement : il salit ceux qu’il accuse sans preuve, et il salit ceux qui le colportent, car il révèle une nation qui préfère le roman noir à l’analyse, la rumeur au réel, le soupçon à la gratitude.
Car c’est bien d’instabilité émotionnelle qu’il s’agit. Le même public qui sanctifiait Regragui en 2022 avant de le vouer aux gémonies, qui portait Hakimi en icône avant de le traîner dans la boue, qui célébrait la fédération avant de la conspuer, révèle une relation pathologique au football : non plus un jeu, non plus même une passion, mais un thermomètre identitaire dont chaque variation déclenche des convulsions. Or une nation ne se grandit pas en suspendant son estime de soi aux résultats de onze hommes sur une pelouse de Boston. Elle se grandit en apprenant à perdre avec la même dignité qu’elle gagne — ce que, précisément, les grandes nations du football ont mis des décennies à apprendre, et qui constitue peut-être leur véritable titre.
Une prise de conscience est urgente. Il ne s’agit pas de museler la critique ,les choix tactiques se discutent, la gestion fédérale s’interroge, c’est le fonctionnement normal d’un football adulte. Il s’agit de réhabiliter le discernement : distinguer l’analyse de l’invective, la déception de la haine, le rêve de la créance. Le Maroc footballistique a devant lui un horizon que peu de nations émergentes peuvent revendiquer ; il l’a conquis par le travail, non par le fantasme. Ce capital-là, patiemment édifié, peut être dilapidé en quelques saisons si chaque tournoi devient un tribunal révolutionnaire et chaque élimination une chasse aux sorcières. Les Lions reviendront. La question est de savoir si, d’ici là, leur public aura appris ce que le football enseigne de plus précieux et de plus difficile : que la grandeur se mesure moins à la manière de célébrer les victoires qu’à la manière d’habiter les défaites.
لي عندو شي شغل ينوض له.



