
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Quand l’argent public récompense l’obéissance et exile l’excellence.
Chaque année, des milliers de médecins et d’ingénieurs formés à nos frais quittent le Maroc. Chaque année, des subventions publiques sont attribuées sans contrôle ni évaluation. Ces deux réalités ont la même racine : un système qui récompense les connexions plutôt que la compétence, et qui finit par décourager ceux qui pourraient faire la différence.
Ce n’est pas une impression. C’est ce que documentent, chiffres à l’appui, la Cour des comptes et Transparency International.
1. Les faits : un pays qui stagne dans l’opacité.
Le Maroc affiche un score de 39/100 à l’Indice de perception de la corruption (IPC) pour 2025, en dessous de la moyenne mondiale (42/100), et ce score stagne depuis 2012. Ce n’est pas un constat judiciaire, mais un indicateur de réputation institutionnelle qui alerte sur un malaise persistant.
Les rapports de la Cour des comptes, eux, sont plus concrets. Dans les régions de Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Marrakech-Safi, des marchés publics ont été attribués à des offres anormalement basses (écarts de plus de 25 % par rapport au prix moyen estimé). Des dépenses ont été fractionnées en plusieurs bons de commande pour contourner les seuils réglementaires.
Sur les subventions aux associations, la Cour a chiffré à 3,53 milliards de dirhams le total des aides versées en 2023-2024, soit une moyenne annuelle de 1,57 milliard de DH – sans que le cadre juridique de contrôle soit à jour. Quant au financement public des partis politiques, 26 % des dépenses déclarées par vingt-quatre formations, soit 34,35 millions de DH, n’étaient appuyées par aucun justificatif conforme.
Ces chiffres ne sont pas des rumeurs : ils sont publiés par l’institution chargée de contrôler l’argent public.
2. Les conséquences : la fuite des talents, un exode silencieux.
Face à cette opacité, la décision des compétents de quitter le pays n’est pas un caprice : c’est un calcul rationnel.
● Santé : le Maroc dispose d’environ 23 000 médecins pour un besoin estimé à 37 000 selon les normes de l’OMS. Entre 10 000 et 14 000 médecins marocains exercent à l’étranger, et chaque année, 600 à 700 quittent le pays – alors que les facultés n’en diplôment que 2 100 à 2 200.
● Ingénierie : sur 11 000 ingénieurs formés chaque année, 2 000 à 3 000 s’expatrient. La formation d’un ingénieur coûte environ 250 000 € à l’État marocain. Autrement dit : nous offrons gratuitement à d’autres nations des compétences que nous avons payées.
● Aspiration générale : les enquêtes montrent que 7 jeunes diplômés sur 10 citent le « manque de transparence dans l’accès aux opportunités » comme premier motif de départ – devant même le salaire.
Nous ne subventionnons pas seulement la médiocrité sur place : nous subventionnons la compétitivité de nos concurrents à l’étranger.
3. Une comparaison qui éclaire, sans humilier.
Le Maroc partage la première place du classement maghrébin avec la Tunisie (39 points), devant l’Algérie (34) et loin devant la Libye (13). À l’échelle africaine, il se classe 15e sur 54, derrière les Seychelles, le Cap-Vert, le Rwanda ou le Sénégal.
En tête du classement mondial figurent le Danemark (89), la Finlande (88) et Singapour (84) – des pays qui ont fait de la transparence des marchés publics et de la publication systématique des critères d’attribution un pilier de leur compétitivité. Ces exemples prouvent qu’un score proche de 90 est atteignable, et que la stagnation marocaine autour de 39 depuis plus d’une décennie n’a rien d’une fatalité géographique ou culturelle.
4. Ce qui peut être fait, dès maintenant
Devant ces constats, trois attitudes sont possibles : résigner, dénoncer, ou proposer. La résignation est un luxe que nous ne pouvons plus nous offrir.
Voici cinq mesures concrètes, réalistes et chiffrables :
1. Publier en ligne, dans un délai de 3 mois, tous les PV de jurys d’attribution des subventions, avec les grilles de notation et les motifs de rejet.
2. Créer une commission indépendante de contre-audit, composée d’experts étrangers au système, avec un droit de saisine direct pour tout candidat écarté.
3. Rendre automatique le contre-audit dès qu’une offre retenue s’écarte de plus de 25 % du prix moyen estimé – seuil identifié par la Cour des comptes.
4. Adopter sans délai la loi sur les lanceurs d’alerte et la déclaration de patrimoine, prévues par la Constitution de 2011 mais toujours en attente.
5. Conditionner tout renouvellement de subvention à des indicateurs de performance vérifiables, publiés annuellement.
5. Un appel à la mobilisation des compétents.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Ils appellent à une mobilisation citoyenne : réclamer la publication systématique des rapports d’audit, interpeller les élus sur la stagnation du score IPC, et faire de cette question un enjeu électoral plutôt qu’une statistique refoulée.
Conclusion.
Un pays qui forme, au prix fort, des médecins et des ingénieurs pour ensuite les voir partir faute de perspectives locales claires ne finance pas seulement sa propre fuite des cerveaux : il finance, de fait, la compétitivité d’autres nations.
La question n’est donc plus rhétorique : combien de temps encore un score de 39/100, inchangé depuis plus de dix ans, restera-t-il acceptable ?
Un pays qui renonce à ses talents est un pays qui renonce à son avenir. Le 39/100 n’est pas une fatalité – c’est un verdict que nous seuls pouvons réviser. La question n’est pas « jusqu’à quand ? », mais « à partir de quand ? »
Si vous êtes médecin, ingénieur, enseignant, artiste ou chercheur, et que vous avez été écarté d’une subvention ou d’un poste au profit d’un candidat moins qualifié mais mieux connecté, faites-nous part de votre témoignage. La transparence commence par la parole libérée.



