
Par: ALLAL KHEIREDDINE

Il fallait regarder Argentine- Égypte, ce mardi, non pas en amateur de football mais en clinicien. Ce que les Pharaons ont vécu sous le sifflet de François Letexier, sanctions de fautes inéquitablement, but égyptien annulé après une consultation vidéo diligente, troisième but argentin validé sans que l’arbitre daigne, cette fois, interroger l’écran, puis expulsions en rafale d’un banc égyptien réduit au rôle de spectateur de sa propre élimination. Tout cela compose moins un scandale isolé qu’un symptôme.
L’ironie veut que, avant la rencontre, ce soient les supporters argentins qui hurlaient au complot contre la désignation d’un arbitre français. Chacun ne découvre la main invisible que lorsqu’elle se referme sur sa gorge. Mais précisément : quand les deux camps crient à l’injustice, c’est que le système lui-même a perdu la présomption d’impartialité.
Qu’on nous épargne ici la thèse paresseuse du complot ourdi dans un bureau de Zurich ; elle est infalsifiable, donc inutile. La réalité est plus insidieuse et mieux documentée : un biais structurel, fait de pression des audiences, d’incitations économiques que nul n’a besoin de formuler pour qu’elles opèrent, d’un monopole arbitral sur la saisine de la VAR qui transforme la technologie censée corriger l’erreur en instrument de sa sanctuarisation.
Les Marocains n’ont rien oublié de la demi-finale de 2022, de ces deux actions dans la surface française restées orphelines de tout ralenti, ni de la réclamation officielle de la FRMF, déposée dans les règles et enterrée dans le silence. Une finale Argentine-France pesait alors, en droits télévisés et en récit planétaire, infiniment plus lourd qu’une finale où se serait invité un intrus africain. Nul besoin de consigne : la doxa suffit.
Or voici que l’histoire repasse les plats. Jeudi, à Boston, le Maroc retrouve la France, et derrière elle se profile déjà, dans l’imaginaire des diffuseurs, la promesse d’affiches cardinales entre géants consacrés. Le précédent égyptien n’est donc pas pour nous une péripétie lointaine : c’est un avertissement adressé en langage clair. C’est pourquoi le Maroc ne doit pas attendre le coup de sifflet final pour protester ; la protestation a posteriori est le luxe des vaincus. Il doit agir en amont, et publiquement.
Que la Fédération royale exige, dès maintenant, la publication intégrale des audios VAR de son quart de finale, comme d’autres instances le pratiquent déjà : c’est l’arme la plus redoutable, car la refuser revient à avouer. Que la CAF et les fédérations sœurs, échaudées par Le Caire et par le contentieux sénégalais porté devant le TAS, joignent leurs voix dans une démarche collective, une lettre isolée s’archive, un front continental se négocie.
Que nos analystes compilent, chiffres à l’appui, les asymétries de traitement arbitral sur les derniers Mondiaux : penalties accordés et refusés, minutes de vidéo consenties par confédération. L’indignation s’évapore ; la statistique accuse.
Et que l’opinion, enfin, fasse ce qu’elle sait faire : occuper l’espace médiatique avant le match, dire calmement au monde que le Maroc, sixième nation du classement FIFA, double quart-de-finaliste, futur hôte de 2030, ne se présentera pas à Boston en solliciteur mais en ayant droit, et qu’il regardera l’arbitre autant que le ballon. Il ne s’agit pas d’intimider le corps arbitral ; il s’agit de lui rappeler qu’il est, lui aussi, regardé. Car le vrai renversement est là : le Maroc n’est plus le petit qu’on élimine dans l’indifférence. Reste à savoir si les instances du football l’ont compris, ou s’il faudra, une fois encore, le leur apprendre.



