
Par: Aziz DAOUDA

Le Maroc s’apprête à tourner une page ouverte il y a huit ans. À compter du 20 septembre 2026, le Royaume abandonnera définitivement — peut‑être — le régime du GMT+1 permanent pour revenir à son heure dite légale : le GMT. Pour beaucoup de Marocains, cette annonce est un soulagement. Mais derrière cette satisfaction se cache une interrogation politique qui mérite d’être posée : pourquoi avoir attendu la fin du mandat gouvernemental et, surtout, pourquoi programmer ce retour à quelques jours seulement d’un scrutin décisif ?
Le GMT avait été décrété pour la première fois en 1913, avant que l’on ne passe au GMT+1 en 1918. Il y eut quelques changements périodiques, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale, mais c’est en 1967 que le choix du GMT fut définitivement acté.
À l’époque de l’Empire chérifien, il n’existait pas d’heure officielle : chaque ville réglait ses horloges en fonction du soleil. Le choix du GMT fut politique, mais aussi une évidence géographique et astronomique. Les journées s’organisaient en harmonie avec le lever et le coucher du soleil, un rythme qui structurait la vie économique, sociale et religieuse.
En 2008, le Maroc réintroduit l’heure d’été, déja essayée avant. L’objectif affiché était de réaliser des économies d’énergie et de rapprocher le pays des horaires européens pendant une partie de l’année. Les Marocains se sont progressivement habitués aux changements saisonniers, malgré des critiques récurrentes.
La véritable rupture intervient cependant en octobre 2018. Par décret du chef du gouvernement Saadeddine El Othmani, adopté quelques jours avant le changement d’heure habituel, le gouvernement décide de maintenir définitivement le GMT+1, ne revenant au GMT que pendant le mois de Ramadan. Cette décision, prise sans véritable débat public ni consultation approfondie, bouleverse durablement le quotidien des citoyens.
Les justifications avancées étaient connues : améliorer la compétitivité économique, faciliter les échanges avec les partenaires européens et optimiser l’organisation administrative. Mais très rapidement, les effets négatifs se font sentir. Le gouvernement avait oublié, tout bonnement, de réadapter les horaires de l’administration et ceux de l’enseignement notamment. Il ne s’est pas donné la peine de mesurer les conséquences sociales de la décision, ni d’ajuster certains rythmes.
Des millions d’élèves quittent désormais leur domicile avant le lever du soleil pendant plusieurs mois de l’année. Les rythmes biologiques sont perturbés. Les familles dénoncent une fatigue chronique, particulièrement chez les enfants de bas âge. Enseignants, salariés et de nombreux professionnels évoquent des difficultés d’adaptation devenues permanentes. Peu à peu, le maintien du GMT+1 a cessé d’être un simple sujet technique pour devenir le symbole d’une décision imposée sans adhésion populaire. Cette contestation n’a jamais disparu.
Chaque année, à l’approche du Ramadan et des ajustements d’heure qui s’ensuivaient, les réseaux sociaux relançaient le débat. Des pétitions circulaient, des associations interpellaient les pouvoirs publics. Les experts eux-mêmes étaient loin d’être unanimes sur les bénéfices économiques réels de cette mesure. Autrement dit, le gouvernement ne peut raisonnablement prétendre découvrir aujourd’hui l’ampleur du rejet. C’est précisément ce qui rend la décision actuelle politiquement intéressante.
Le retour au GMT n’est pas le fruit d’une révélation soudaine. Il constitue l’aboutissement d’une revendication ancienne que les autorités avaient jusque‑là choisi d’ignorer. Dès lors, la véritable interrogation n’est plus de savoir si le retour au GMT est une bonne décision — beaucoup répondront par l’affirmative — mais plutôt celle du moment choisi et de l’absence d’un bilan objectif des gains ou pertes, économiques et sociaux, depuis 2018.
Sur le plan juridique, rien n’est contestable. Le gouvernement dispose pleinement du pouvoir de fixer l’heure légale du pays. Le décret adopté en Conseil de gouvernement est conforme aux compétences de l’exécutif. Mais la politique ne se réduit jamais au droit.
Lorsqu’une mesure touche directement la vie quotidienne de près de quarante millions de citoyens, son calendrier devient lui aussi un acte politique. Elle touche par ailleurs de nombreux secteurs économiques liés à l’Europe.
Le 20 septembre 2026 intervient en pleine séquence électorale, à quelques jours seulement d’un scrutin législatif particulièrement attendu. Peut‑on sérieusement croire qu’un tel calendrier soit purement fortuit ?
Il est difficile d’ignorer la portée symbolique d’une décision qui efface précisément l’une des réformes dont l’impopularité était ravivée chaque Ramadan, au moment où les électeurs se rendront aux urnes. Le soupçon devient inévitable.
Trois explications peuvent être avancées.
- La première est celle d’une correction tardive. Le gouvernement aurait finalement reconnu que le maintien permanent du GMT+1 constituait une erreur politique et sociale qu’il convenait de réparer avant de quitter ses fonctions.
- La deuxième relève du calcul électoral. En supprimant une source quotidienne d’irritation, l’exécutif chercherait à restaurer une partie de son capital de sympathie au moment où chaque voix compte.
- La troisième tient de la communication politique. Tout gouvernement préfère achever son mandat sur une décision populaire plutôt que sur le souvenir d’une réforme largement contestée.
Ces hypothèses ne s’excluent pas mutuellement. Il est parfaitement possible qu’un gouvernement corrige une erreur sincèrement reconnue tout en choisissant le moment où cette correction produira l’effet politique maximal. C’est précisément cette ambiguïté qui nourrit le débat. Au fond, l’affaire dépasse largement la seule question des aiguilles d’une montre : elle interroge la manière dont les gouvernements prennent leurs décisions et, surtout, la façon dont il accepte, ou refuse, de reconnaître leurs erreurs.
Pourquoi avoir laissé s’installer pendant huit ans un mécontentement aussi largement partagé avant d’y répondre ? Pourquoi avoir attendu les derniers jours d’un mandat pour revenir à une solution que la géographie, l’histoire et une large part de l’opinion publique considéraient comme la plus naturelle ? En politique, les décisions comptent, mais leur calendrier parle souvent autant que leur contenu.
Le retour au GMT apaise sans doute le quotidien de millions de Marocains. C’est probablement une décision de bon sens. Pour autant, le choix du moment laisse une impression persistante : celle d’un gouvernement qui attend que les urnes approchent pour écouter ce que les citoyens répétaient, à tort ou à raison, depuis huit ans. Le temps officiel revient peut‑être enfin à l’heure du Maroc. Reste à savoir si le temps politique, lui, n’est pas arrivé un peu trop tard.
En tout cas, voilà que nous allons changer d’heure sans un bilan scientifique véritable et commensurable des effets profitables ou non, du changement de 2018.



