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La culture de la « Hamza » au Maroc : entre saisie des opportunités et effondrement du système de valeurs

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction.

Le mot « Hamza » est devenu au Maroc l’un des termes les plus courants dans le langage quotidien. Ayant dépassé son sens originel lié aux transactions lucratives ou à l’acquisition de biens à bas prix, il s’est transformé en un concept social et culturel qui résume une tendance grandissante vers le profit rapide et l’obtention de gains avec le minimum d’effort possible. Le phénomène ne se limite plus aux marchés et au commerce ; il s’est étendu à la politique, à l’administration et aux relations sociales, au point que parler de la « culture de la Hamza » fait désormais partie du débat public sur les causes du déclin de la confiance, de la propagation de la corruption et de l’érosion des valeurs du mérite.

La Hamza entre intelligence légitime et opportunisme condamnable.

À l’origine, la Hamza n’est pas très différente des phénomènes observables dans toutes les sociétés humaines. L’être humain cherche naturellement à améliorer sa situation matérielle et à exploiter les opportunités qui s’offrent à lui. Dans les systèmes économiques modernes, la saisie des opportunités est considérée comme l’un des moteurs de l’initiative individuelle, de l’investissement et de l’entrepreneuriat.

Cependant, la différence fondamentale réside dans la frontière entre l’intelligence économique légitime et l’opportunisme qui transgresse la loi et l’éthique. Lorsque l’objectif devient le profit par tous les moyens, la Hamza bascule du côté de l’effort légitime vers celui d’un comportement pathologique qui justifie la fin par les moyens. C’est là que commence le danger. Une société dans laquelle la capacité à contourner les lois devient un critère de réussite perd progressivement confiance dans la valeur du travail, de l’effort et de la compétence. Le succès cesse alors d’être le résultat du mérite pour devenir celui des relations, de l’influence et de la capacité à saisir des opportunités douteuses.

Un exemple concret de cela nous est donné par le Dr Mohsen Benzakour, spécialiste en psychologie sociale, qui affirme que la « culture de la Hamza » est à l’origine du phénomène des Marocains résidant à l’étranger qui ramènent des marchandises d’occasion et des rebuts de l’extérieur. Certains s’entêtent à surcharger leurs véhicules avec des chargements dépassant leur capacité et parfois les limites légales. Dans un fait marquant, la gendarmerie nationale française a intercepté un migrant marocain sur l’autoroute menant à Toulouse pour avoir dépassé la charge autorisée de près de 400 kilos. Cet acte reflète une obstination à ramener n’importe quoi, fut-ce insignifiant ou usé, motivé par la logique de la Hamza et la croyance que le produit étranger, même d’occasion, est supérieur au produit local.

Les raisons de la propagation du phénomène au Maroc.

Plusieurs facteurs ont contribué à la diffusion de cette culture au sein de la société marocaine :

Premièrement, les mutations économiques et sociales : Les transformations économiques rapides, la hausse du coût de la vie et l’élargissement des disparités sociales ont créé un sentiment généralisé parmi certaines catégories que les opportunités d’ascension sociale par le seul travail sont devenues limitées. Lorsque le citoyen sent que ses efforts ne sont pas récompensés, la recherche de raccourcis devient plus tentante.

Deuxièmement, les manifestations de la rente et du favoritisme : Certaines formes de rente, de clientélisme et d’exploitation de l’influence ont renforcé l’impression que l’accès à la richesse ne passe pas toujours par la compétence et la production, mais par la proximité des centres de décision ou l’exploitation des failles juridiques et administratives.

Plusieurs personnalités politiques éminentes ont exprimé cette inquiétude. L’une d’elles a mis en garde contre le fait que « la corruption s’étend au Maroc », appelant à lutter contre la « culture de la Hamza, de l’arrivisme et de la débrouille frauduleuse (fraqchia) qui nuisent au pays et font perdre la confiance des citoyens dans leur patrie ». Il a également souligné que ces pratiques sont devenues un moyen privilégié d’enrichissement excessif à tous les niveaux, sans reconnaître qu’il est lui-même parmi les bénéficiaires de cette culture de la Hamza qui s’est infiltrée de manière flagrante dans les artères de l’économie marocaine.

Troisièmement, des répercussions concrètes sur la sécurité des citoyens : Les effets de la Hamza ne se limitent pas à l’aspect économique ; ils s’étendent à la sécurité publique. Dans le domaine des transports et de la sécurité routière, un ancien ministre de l’Équipement et du Transport, a révélé que la « culture de la Hamza et de la triche » met en danger l’économie et les transports du Maroc. Selon les études menées sur les accidents de la route, 80 % des facteurs déterminants de ces accidents sont liés au comportement humain : laxisme dans les contrôles, fraude lors des visites techniques, et mépris du code de la route.

Les chiffres des accidents de la route au Maroc constituent un indicateur frappant de l’ampleur de la catastrophe. Le royaume a enregistré des milliers de morts par an par le passé, ce qui a produit environ 14 000 familles endeuillées chaque année. Cela illustre clairement comment la Hamza et l’insouciance se transforment en pertes humaines considérables.

La Hamza comme institution informelle.

Avec le temps, la Hamza s’est transformé en une sorte d’institution informelle au sein de la société. Elle n’a ni locaux ni lois écrites, mais elle possède un réseau de comportements et de valeurs qui encouragent la recherche du profit rapide, quels qu’en soient les moyens. Dans cette institution invisible, l’intermédiaire devient plus important que le producteur, la spéculation plus rentable que l’investissement, et les relations personnelles parfois plus influentes que les diplômes et l’expérience.

Sur les marchés et dans les magasins, des pages spécialisées prolifèrent sur les réseaux sociaux avec des formules comme « la Hamza pour de vrai » (Al Hamza d Sa7) pour attirer les consommateurs, ancrant ainsi cette culture et l’intégrant dans les pratiques commerciales quotidiennes.

Le conflit des valeurs : entre le « raisonnable » (Lmaâqoul) et la Hamza.

Dans la conscience collective marocaine traditionnelle, les gains ont toujours été associés au travail sérieux, au « raisonnable » (Lmaâqoul) et à l’intention droite. Des proverbes populaires authentiques résument cette sagesse héritée. La société marocaine, riche de sa sagesse populaire, fonde les valeurs du travail, de l’effort et de la lutte contre la paresse et l’opportunisme.

Voici quelques pépites des proverbes marocains dans ce contexte :

● « L’hor (l’homme libre) comprend par le clin d’œil (l’ghamza), l’esclave par le coup de poing (ed’dabza) » : Ce proverbe loue la vivacité d’esprit. La « ghamza » est le signe subtil que l’homme libre et intelligent saisit. Aujourd’hui, les sens se sont inversés : la « ghamza » évoque la compréhension tordue et le contournement rusé des lois.
● « Ce que tu as manqué en une nuit, tu le rattrapes par la ruse » : Il s’adresse à celui qui a raté sa chance et tente de la compenser par la ruse, reflétant le double aspect de la Hamza : intelligence parfois valorisée, opportunisme souvent condamné.
● « Bats le bois pendant qu’il est encore vert » : Il encourage à saisir l’opportunité avant qu’il ne soit trop tard, pouvant être interprété positivement comme un appel à l’initiative, ou négativement comme une incitation à l’opportunisme.
● « Même le propriétaire du commerce peut être dans le besoin » : Autrement dit, le riche peut lui aussi connaître le besoin. Ce proverbe est parfois utilisé pour justifier des comportements opportunistes comme moyen de survie.

Quant aux proverbes qui fondent les valeurs du travail et de l’intégrité, ils constituent un contrepoint direct à la culture de la Hamza :

● « Fais ce que tu fais, que ton voisin fasse ce qu’il fait, et ne tourne pas autour de sa porte » : Accomplis ton travail parfaitement sans te soucier des actes d’autrui, te concentrant sur l’effort personnel quelles que soient les actions des autres.
● « Celui qui n’a pas d’argent, sa parole est moisie (sans crédit) » : Ce proverbe décrit une réalité sociale amère, où la parole du pauvre est marginalisée, quelle que soit sa sagesse, poussant certains à croire que s’enrichir par tous les moyens est le seul chemin vers la considération.
● « Le chat qui voit le fromage (l’ryé) loin dit : c’est puant (khânza) » : Celui qui voit le but lointain peut désespérer et se contenter de peu, ce qui peut, dans le contexte de la Hamza, signifier la satisfaction des gains rapides et faciles plutôt que la poursuite d’objectifs ambitieux nécessitant patience et effort.
● « Qui veut du miel doit supporter la piqûre de l’abeille » : Un des proverbes les plus forts pour affirmer que toute véritable réussite nécessite des sacrifices et de l’effort, à l’opposé de la culture de la Hamza basée sur le profit sans douleur.
● « Chaque épreuve accroît la raison » : Il célèbre la vertu de l’expérience qui enseigne la sagesse, alors que la culture de la Hamza pousse à chercher des solutions rapides sans tirer les leçons de l’échec.

La société marocaine n’est donc pas dépourvue d’un système de valeurs ancien fondé sur le « raisonnable », le sérieux et l’effort. Cependant, la montée de la Hamza reflète un changement d’échelle de valeurs vers l’aspiration à la richesse rapide, créant une fracture sociale entre ceux qui défendent la « saisie des opportunités » comme compétence requise dans l’économie de marché, et ceux qui mettent en garde contre l’« opportunisme » qui frappe le principe du mérite.

Expériences internationales dans la lutte contre la culture du « profit rapide ».

Le phénomène de la recherche du profit rapide n’est pas propre au Maroc ; c’est un défi mondial auquel de nombreuses sociétés font face avec des méthodes innovantes.

En Égypte, l’Autorité générale pour le contrôle des exportations et importations a mis en garde contre la montée du « jeu d’argent électronique » comme l’une des manifestations les plus dangereuses de la culture du profit rapide. Elle a souligné que ce phénomène ne se limite pas au « jeu » mais cache derrière lui un système intégré d’exploitation psychologique et économique ciblant les jeunes avec l’illusion du « profit rapide », ce qui érode la culture du travail et de la production et affaiblit la foi dans les valeurs de l’effort, de la planification et de l’investissement réel.

En contrepoint, l’autorité égyptienne a affirmé l’importance d’investir dans les grands symboles nationaux, comme l’inauguration du Grand Musée Égyptien, comme message que « la grandeur ne vient pas par hasard, mais par le travail, la persévérance et la vision », appelant la jeunesse à investir dans la science, la créativité et l’innovation plutôt que de parier sur la chance.

À l’échelle mondiale, de nombreux pays se dirigent vers le renforcement d’une culture de l’entrepreneuriat authentique fondée sur la valeur ajoutée et l’innovation, loin de la culture de la spéculation et de la rente. Aux États-Unis et en Europe, les gouvernements et le secteur privé investissent massivement dans des programmes de formation à l’entrepreneuriat axés sur la construction de projets durables et la création de valeur réelle pour la société.

Les conséquences de la propagation de la « culture du Hamza ».

Les répercussions de cette situation ne se limitent pas aux individus, mais s’étendent à l’économie, à la société et à l’État :

● Sur le plan économique : La culture de la Hamza favorise les activités improductives et les spéculations à court terme au détriment de l’investissement à long terme. Elle affaiblit la confiance dans le produit local et encourage l’importation de biens de mauvaise qualité et d’occasion plutôt que de soutenir la production nationale.
● Sur le plan social : Les valeurs de solidarité et de confiance s’affaiblissent. Le citoyen sent que les règles du jeu sont injustes, ce qui génère frustration et désespoir chez les jeunes qui se trouvent en compétition inégale avec ceux qui disposent de l’influence et des relations.
● Sur le plan politique et administratif : Le champ est ouvert à la corruption et au favoritisme, les institutions perdent une partie de leur crédibilité et l’argent public est gaspillé et mal géré.
● Sur la sécurité publique : Comme le montrent les statistiques des accidents de la route, la culture de la Hamza, de la triche et de l’insouciance cause des pertes humaines considérables, tuant des milliers de personnes chaque année et laissant des dizaines de milliers de blessés et de handicapés.

Les mécanismes de lutte contre la « culture de la Hamza ».

Le traitement du phénomène ne peut se limiter à un simple prêche moral ; il doit inclure des réformes profondes qui rétablissent la primauté du mérite et garantissent l’égalité des chances. La lutte contre la culture de la Hamza exige une approche intégrée :

1. Renforcer la transparence et la responsabilité : Lier la responsabilité à la reddition des comptes, afin que tous sachent que la violation de la loi n’est pas une voie assurée vers la richesse. Cela nécessite une réforme radicale du système de gouvernance et de justice, et la mise en place de mécanismes dissuasifs et puissants pour la transparence et la responsabilité dans la gestion des fonds publics et des marchés.
2. Construire une économie productive : Créer des opportunités réelles pour les jeunes qui encouragent l’initiative et l’investissement plutôt que la spéculation et la rente. Renforcer la classe moyenne et réduire les disparités sociales limitera le désespoir qui pousse à chercher des solutions rapides et illégitimes.
3. Réhabiliter le système de valeurs : L’importance de l’école, de la famille et des médias dans l’ancrage des valeurs du travail, de l’intégrité et du respect de la loi n’est pas moindre. Il est impératif que les proverbes populaires et les sagesses fondant les valeurs du « raisonnable » et de l’effort reviennent au premier plan, au lieu de promouvoir la culture de la Hamza comme une valeur positive.
4. Activer le contrôle sociétal : Transformer le rejet sociétal de la Hamza d’une simple colère passagère en comportements pratiques, comme boycotter les commerçants connus pour ces pratiques, signaler la corruption et les pots-de-vin, et refuser de cautionner ceux qui accèdent à des postes via la Hamza.
5. S’inspirer des expériences internationales réussies : Tirer les leçons des expériences des pays qui ont réussi à réduire ce phénomène par un mélange de législations dissuasives, de programmes de sensibilisation, de promotion d’emplois décents et d’encouragement à l’entrepreneuriat authentique.

Conclusion.

La société marocaine a connu tout au long de son histoire un système de valeurs basé sur le « raisonnable », le sérieux et l’effort. Les proverbes populaires reflétaient cette conscience collective qui lie la moisson aux semailles et le résultat à l’effort fourni. Faire face à la culture de la Hamza n’est donc pas seulement une bataille contre la corruption ou l’opportunisme, mais une bataille pour restaurer la confiance dans le travail, la production et le mérite en tant que fondements authentiques du développement et de la stabilité.

La culture de la Hamza n’est pas une fatalité, mais un phénomène social régressible dès lors que se réunissent la volonté politique, la bonne gouvernance, la justice sociale et l’égalité des chances. Les sociétés ne s’élèvent pas par les opportunités éphémères seules ; elles s’élèvent lorsque le succès devient le fruit du travail et de la compétence, non le résultat de la triche, la ruse et de l’opportunisme.

Comme le dit le proverbe marocain authentique : « L’hor (l’homme libre) comprend par le clin d’œil (l’ghamza), l’esclave par le coup de poing (ed’dabza) ». Mais à une époque où les repères ont été brouillés, la « ghamza » est comprise comme un contournement intelligent, alors que son essence originelle était la finesse et la perspicacité dans le cadre des valeurs et de l’éthique. Aujourd’hui, nous avons plus que jamais besoin de redéfinir l’« homme libre » non pas comme celui qui sait contourner la loi, mais comme celui qui sait servir sa patrie et sa société par l’effort et l’honnêteté.

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