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51è anniversaire de l’expulsion des Marocains d’Algérie. Témoignage glaçant sur une tragédie sans fin

Par: Allal KHEIREDDINE

Par: Allal KHEIREDDINE

Il existe des dates qui demeurent indélébiles. Le 6 novembre 1975, trois cent cinquante mille Marocains marchaient vers le Sahara occidental marocain sous le soleil et les drapeaux, c’était la Marche verte, le geste triomphal, l’image retenue par les livres d’histoire. Quarante-deux jours plus tard, dans le froid de décembre et loin des appareils photo, et pas loin de chez moi Oujda une autre marche commençait. Inverse. Forcée. Silencieuse. Celle-là n’a pas de monument. Elle s’appelle la Marche noire.

J’avais l’âge où l’on ne comprend pas encore les raisons des grandes cruautés. J’avais l’innocence de croire que le voisin est un frère. L’âge où le monde des adultes arrive par fragments : une image, un bruit, une odeur, et se dépose en vous sans explication, sans vocabulaire, mais avec une précision que le temps n’efface pas.

J’ai vu les camions.

Ils traversaient Oujda comme des cortèges funèbres privés de toute dignité. À l’arrière, des familles entières entassées avec ce qu’elles avaient pu arracher à la brutalité de l’instant : un baluchon mal fermé, une couverture, quelques objets devenus toute une vie. Des hommes qui regardaient sans voir. Des femmes qui serraient leurs enfants comme si le monde pouvait encore les leur reprendre. Des vieillards que le voyage avait déjà vaincus avant même l’arrivée.

Certains, disait-on, avaient été cueillis à l’aube. En pyjama. Dans leur propre maison. D’autres dont le bêlement de leur mouton résonnent toujours dans les oreilles. C’était en Algérie.

Le jour de l’Aïd.

Ce matin-là, le 8 décembre 1975, Houari Boumédiène de son vrai nom Mohamed Boukarrouba, signait l’ordre d’expulsion de quarante-cinq mille familles marocaines installées légalement sur le sol algérien. Trois cent cinquante mille personnes. Certaines depuis plusieurs générations. Des maîtres-artisans, des ouvriers, des commerçants, des couples mixtes dont les maris algériens avaient combattu aux côtés du FLN contre le colonisateur français. Des familles dont les enfants étaient nés à Oran, à Tlemcen, à Aïn Témouchent, et qui n’avaient jamais connu d’autre patrie.

Arrachées à leurs foyers et à leurs lieux de travail, elles furent regroupées dans des centres improvisés, dépouillées de leurs biens, puis conduites vers la frontière maroco-algérienne dans le froid hivernal. Parmi elles, des couples mixtes maroco-algériens séparés dans des conditions humiliantes et inhumaines.

Non content d’expulser les Marocains, le gouvernement algérien eut recours à leur encontre à la loi dite sur les biens vacants, qui autorisait l’État à réquisitionner les biens des étrangers absents. Ce texte, d’une précision juridique glaçante, transformait le dépossédé en absent volontaire. La violence administrative venait ainsi parachever la violence physique et mentale.

Malika Zaoui avait quatorze ans. Elle vivait à Aïn Témouchent lorsqu’elle fut expulsée avec sa famille en décembre 1975. Miloud Chaouch, lui, fut tiré de sa classe de primaire pour être emmené avec ses parents dans un poste de police, puis reconduit à la frontière. « Une enfance que j’ai perdue, même si elle était heureuse, à cause des considérations politiques de l’époque » , dira-t-il plus tard, devenu l’un des défenseurs les plus tenaces de la mémoire des expulsés. « À la sortie de l’école, mon père m’a dit qu’on partait au Maroc. On n’a même pas eu le temps de dire au revoir à notre grand-mère, se souviendra une autre victime, en pleurs, lors d’une conférence filmée des décennies plus tard.

Aucun préavis. Aucune procédure. Quarante-huit heures pour liquider une vie.

Puis il y eut les tentes.

Elles poussèrent aux abords d’Oujda et de Nador comme des cicatrices dans le paysage hivernal. Des familles marocaines et des couples mixtes mirent des mois, parfois des années à se réunir. Et il y eut ces cas désespérés où l’on se résigna à la disparition de l’être aimé après dix ou douze ans passés à l’attendre, sous la tente.

À l’époque, ce n’était pas un chiffre. C’était une présence.

C’était une mère cherchant de l’eau chaude pour un nourrisson qui pleurait. C’était un homme tournant en rond, comme pour retrouver un espace disparu. C’était un vieillard assis sur une valise, le regard fixé vers un ailleurs qui venait de se fermer.

Un matin, ils entrèrent dans mon école.

Des enfants de mon âge. Silencieux d’un silence dense, opaque, celui non pas de la timidité, mais de l’expérience. Ils s’appelaient comme nous, parlaient comme nous, rêvaient comme nous. Une décision prise dans un bureau d’Alger avait suffi à faire d’eux des étrangers dans leur propre histoire. À leur apprendre, trop tôt, que l’appartenance pouvait se défaire en une nuit.

Ils étaient nous.

Ce que la chronologie ne dit pas, c’est le calcul du calendrier. Le 6 novembre, la Marche verte. Le 14 novembre, l’accord tripartite entre le Maroc, l’Espagne et la Mauritanie sur le Sahara. Le 8 décembre, la Marche noire — le jour de l’Aïd el-Adha, fête du sacrifice, moment où l’islam célèbre la grâce et le partage. Rien, dans ce choix, ne relevait du hasard. C’était un geste politique inscrit dans un calendrier religieux. Une marque. Une manière de doubler la décision administrative d’une humiliation symbolique.

La violence la plus profonde n’est pas toujours celle qui frappe. C’est celle qui choisit l’heure. Le régime a sacrifié la fraternité, a séparé les familles et les proches qui s’apprêtaient à célébrer l’Aïd, préparer des barbecues…

Oujda s’ouvrit. Les portes, les tables, les maisons. Personne n’attendit d’instruction. Personne ne demanda l’autorisation d’être humain. Dans cette ville de frontière , base arrière, il y quelques années de la révolution algérienne, abritait le clan des cinq dont Boukharouba, l’architecte de ce forfait.

Plus tard vinrent les mots officiels, les justifications, les textes invoqués pour donner une forme acceptable à ce qui, sur le moment, n’avait été que brutalité. J’ai entendu les arguments juridiques, les références administratives, la tentative de transformer une décision humaine en nécessité abstraite.

Mais aucun texte ne peut faire disparaître ces camions.

Aucune rhétorique n’efface ces tentes.

Aucune explication n’apaise le regard de ces enfants assis à côté de moi.

Un demi-siècle après les faits, les victimes n’ont obtenu ni reconnaissance ni réparation. Aucun acte officiel n’a été émis par l’État algérien pour reconnaître les violations commises en 1975. Les biens confisqués n’ont pas été restitués. Les familles séparées ne se sont pas toutes retrouvées. Et le silence d’Alger, ce silence qui dure depuis cinquante ans, finit lui aussi par ressembler à une forme de violence.

Certaines mémoires résistent. Elles ne crient pas toujours. Elles demeurent dans une image persistante, dans une sensation qui revient sans prévenir. Elles rappellent que derrière les mots, expulsion, « mesure », « décision », il y a des existences interrompues, des enfances volées, des vieillesses brisées.

Je ne prétends pas écrire l’histoire. J’écris depuis un lieu plus incertain, mais peut-être plus tenace : celui du témoin.

Je me souviens des camions.

Je me souviens du froid sur les tentes.

Je me souviens de ces visages d’enfants devenus graves trop tôt.

Et tant que ce souvenir restera vivant, quelque chose résistera à la seconde disparition , celle que l’oubli consomme en silence, plus sûrement encore que l’exil.

– Pour les quarante-cinq mille familles déplacées sans être entendues.

– Pour ceux qui ont perdu sans comprendre.

– Et contre le silence algérien , cette amnésie d’État qui n’a, à ce jour, jamais dit son nom.

 

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