Par: Chakib HALLAK

Cet article constitue une synthèse analytique de la réflexion développée par Muhammad Shahrour dans le début de son ouvrage majeur Fiqh al-mar’a: Naḥwa uṣūl jadīda li-l-fiqh al-islāmī (La jurisprudence de la femme : Vers de nouveaux fondements pour la jurisprudence islamique), publié à Beyrouth chez Dar Al-Saqi en 2015. Bien que cet ouvrage soit titré La jurisprudence de la femme, Shahrour y déploie une véritable métaphysique du changement. Sa thèse est que le droit ne peut être réformé sans comprendre d’abord que l’univers lui-même est une transformation perpétuelle.
À travers cette œuvre, Shahrour propose donc une lecture philosophique et épistémologique ambitieuse de l’histoire, de la religion et des sociétés humaines, fondée sur une triade conceptuelle centrale : l’être (الكينونة), le processus historique ou cheminement (السيرورة) et le devenir (الصيرورة ). Cette triade constitue chez lui une grille universelle d’intelligibilité permettant de penser simultanément le réel physique, l’évolution historique, les sociétés humaines et les transformations culturelles.
L’idée fondamentale est que toute réalité possède trois dimensions indissociables :
-L’être : ce qui existe et se manifeste dans sa présence ;
– Le processus : le mouvement du temps et la dynamique historique ;
– Le devenir : la transformation de l’être à travers ce mouvement.
Selon Shahrour, aucune réalité n’est statique. Toute existence est traversée par le temps et orientée vers la transformation. L’univers lui-même est pensé comme une succession de mutations continues : des particules élémentaires jusqu’à l’apparition de la vie puis de l’être humain, chaque étape procède d’un enchaînement entre existence, mouvement et transformation.
L’auteur affirme ainsi que « la matière et le temps sont liés de manière indissociable » et que le mouvement constitue une forme fondamentale de l’existence matérielle. Le devenir devient alors le principe structurant du cosmos et de l’histoire.
Le devenir comme principe universel de transformation
Cette logique est étendue aux réalités biologiques et métaphysiques. La mort elle-même est définie comme une transformation de l’être vivant. Les références coraniques — « Toute âme goûtera la mort » ou encore « Tout périra sauf Sa face » — servent à montrer que toute existence est soumise à une dynamique universelle de changement.
Même les notions de permanence absolue, telles que le Paradis et l’Enfer, sont relues comme des formes particulières d’existence où le temps change de nature.
Shahrour insiste sur le fait que les trois dimensions ne peuvent être séparées:
– un être sans processus ni devenir serait figé ;
– un devenir sans existence serait impossible ;
– un processus sans transformation n’aurait aucun sens.
Le réel apparaît ainsi comme un système relationnel fondé sur le passage continuel d’un état à un autre. C’est précisément à partir de cette ontologie du devenir et du changement permanent que Shahrour élabore sa « théorie des limites », qui transpose ce principe de transformation au domaine du droit et de l’interprétation coranique.
Une critique du figement juridique
Shahrour développe une « théorie des limites » selon laquelle le Coran ne fixe pas des lois détaillées et immuables, mais établit des limites minimales et maximales à l’intérieur desquelles les sociétés peuvent légiférer librement. La révélation constitue ainsi un cadre général laissant place à une adaptation historique et sociale des règles juridiques. Il oppose cette vision flexible à la conception classique de la charia, qu’il juge trop rigide et figée, car elle aurait transformé des réponses historiques et circonstancielles en normes éternelles.
En reformulant la logique herméneutique de Shahrour à partir de la catégorie du Devenir, on peut résumer sa position ainsi : « Nous ne devons pas lire le texte comme si nous étions les contemporains de la révélation, mais avec les outils et la conscience de notre propre Devenir. » Cette formulation synthétise son projet intellectuel : réinscrire la lecture religieuse dans le temps historique sans renoncer à sa dimension normative.
Sa pensée repose sur une dialectique entre la hanifiya — principe de souplesse, de mouvement et d’adaptation — et l’istiqama — principe de stabilité et de rectitude divine. Selon lui, l’islam doit concilier permanence des principes révélés et évolution des sociétés humaines. Il illustre cette idée par l’image d’un terrain de football : les limites sont fixes, mais les possibilités de jeu à l’intérieur demeurent infinies. Dieu fixe ainsi des bornes, mais laisse à l’histoire humaine un espace d’élaboration juridique et sociale.
Cette logique apparaît clairement dans son interprétation des versets relatifs à l’héritage. Shahrour considère que le Coran ne fixe pas des règles définitives, mais des limites minimales à ne pas franchir. La part attribuée à la femme ne constitue donc pas une valeur figée, mais une borne en dessous de laquelle il n’est pas permis de descendre. Rien n’empêche dès lors d’évoluer vers une égalité complète entre hommes et femmes si les conditions historiques et sociales le permettent.
Pour approfondir cette lecture, Shahrour mobilise également les mathématiques modernes et une logique inspirée de la théorie des ensembles. Le droit y apparaît comme un espace de variation encadrée plutôt que comme un système figé de prescriptions définitives. Si le Coran fixe un minimum dans le contexte historique du VIIe siècle, le « Processus » historique permet alors d’évoluer vers de nouvelles formes d’équilibre dans le « Devenir » moderne, sans sortir des limites fondamentales établies par le texte.
Le blocage juridique actuel — ce refus obstiné de faire évoluer les lois malgré les mutations sociales — apparaît alors comme le symptôme direct de cette amputation du « Devenir ». En sacralisant des jurisprudences médiévales comme s’il s’agissait de l’Être immuable de la religion, ces sociétés ont figé leur propre mouvement. C’est précisément ce refus de la transformation qui fait basculer la pensée vers une existence en deux dimensions.
La crise des sociétés arabes : des sociétés « plates »
À partir de cette philosophie générale du réel, Shahrour développe une critique profonde des sociétés arabes contemporaines.
La question centrale est la suivante : quelle est la situation actuelle des sociétés arabes ? Sa réponse est radicale : il s’agirait de sociétés « plates », à deux dimensions : la dimension de l’Être, car elles existent réellement, et celle du Processus, car elles perdurent historiquement. Quant à la dimension du Devenir, elle est absente ; avec elle, elles ont perdu toute finalité dans la vie d’ici-bas et sont devenues des sociétés faibles et humiliées. Le concept de «société plate» est une trouvaille puissante. En géométrie, une surface plane a une étendue, mais pas de profondeur ni de volume. Appliquer à la sociologie de Shahrour, cela signifie:
L’Être (Dimension 1): Les sociétés arabes existent physiquement (démographie, territoire, ressource).
Le Processus (Dimension 2): Elles subissent le passage du temps (elles vieillissent, les calendriers tournent).
L’absence de Devenir (la 3e dimension manquante): Elles ne transforment pas leur réalité. Elles sont dans l’histoire comme des objets que l’on déplace, et non comme des sujets qui se déplacent.
Voyons maintenant, comment la culture arabe (islamique, nationaliste, marxiste et libérale) a-t-elle puisé la troisième dimension (le Devenir) intégralement chez les autres cultures ?
1. Le Devenir scientifique :
Toutes les découvertes scientifiques réalisées depuis des siècles en médecine, en ingénierie, en physique, en chimie et en mathématiques sont le produit des autres.
2. Le Devenir technologique :
Shahrour soutient que les découvertes et inventions modernes sont le produit des autres: «Nous n’en produisons absolument rien, car nous n’avons pas produit — ni même contribué à produire — les connaissances qui en sont à l’origine. L’ordinateur, l’avion, la voiture, l’électricité, la purification de l’eau, les routes, les ponts, les bâtiments modernes, le télescope, les appareils médicaux complexes et le matériel militaire : rien de tout cela n’est notre produit, car le devenir scientifique nous fait défaut à la base, et par conséquent, le devenir technologique l’est aussi.»
Le diagnostic de Shahrour est clair : l’absence de production scientifique conduit mécaniquement à l’absence de production technologique. Une société incapable de produire le savoir ne peut maîtriser son propre devenir historique.
3. Le Devenir dans les sciences humaines :
C’est ici «le fléau des fléaux». Car ces sciences, déclare Shahrour, étudient l’homme lui-même, son rôle appliqué et son comportement, et nous en sommes encore à une culture plate dans tous ces domaines. Observons ce qui s’est passé et ce qui se passe réellement dans les différents courants de la société arabe, à la lumière du devenir des sciences humaines :
• Le premier groupe (Le courant traditionnel/islamique) :
Ceux qui portent une culture islamique dans les sciences humaines. Ils soutiennent que cette culture, dont les connaissances se sont formées durant le processus et le devenir des premiers siècles de l’Hégire, est fondamentale et immuable. Selon eux, elle ne doit pas être soumise aux lois du changement historique. Ils considèrent qu’ils représentent la souveraineté de Dieu (Hakimiyya), alors que Dieu est l’Être Absolu, tandis qu’eux sont soumis à l’être, au processus et au devenir. Leur approche est partie du principe de la « préservation du patrimoine » et de « l’identité », négligeant ainsi les sciences humaines et se désintéressant de la philosophie et de ses applications. Nous constatons clairement l’absence d’une dimension culturelle humaine contemporaine dans ces discours. Nous voyons aussi comment ils s’agitent pour préserver cette culture :
• En se focalisant intensément sur les rituels (prière, jeûne, pèlerinage).
• En ajoutant des éléments aux rituels qu’ils prétendent immuables, comme le voile charia.
• En occultant la liberté humaine et les droits de l’homme.
• En prônant la « souveraineté de Dieu », ce qui annule toute notion de choix humain.
Cette culture bidimensionnelle, dépourvue du Devenir, est nécessairement une culture fermée car elle adopte la pensée de personnes ayant vécu dans l’histoire ; elle incarne ainsi le culte de l’individu et réduit l’humanité à une personne, un groupe ou une génération, souvent par la force ou la contrainte. Ne vous laissez pas tromper par ce que l’on appelle aujourd’hui le « Réveil islamique » ; c’est un signe explicite de la poursuite d’une léthargie. Tout véritable réveil doit commencer par une révolution de la pensée qui redéfinit les concepts.
• Le deuxième groupe (Les libéraux) :
À l’opposé du premier groupe, ils ont rejeté toute la culture historique de la nation, coupé leurs racines patrimoniales et adopté intégralement le « Devenir » (la troisième dimension) des sciences humaines tel qu’il vient de l’Occident.
• Le troisième groupe (Les socialistes marxistes) :
Ils ont adopté la théorie de Marx sur l’histoire, loin de la dialectique de l’homme et de la pensée humaine spécifique à nos sociétés, pour l’appliquer comme troisième dimension. La première chose adoptée fut l’athéisme, comme s’il était une fin en soi ou un devenir en soi.
• Le quatrième groupe (Les nationalistes) :
Ils ont introduit la troisième dimension à partir de diverses cultures occidentales et orientales (on y trouve des libéraux et des marxistes), mais ils ne se sont jamais souciés de l’islam, laissant cette tâche aux institutions religieuses.
Si nous prenons le niveau de l’Être-Devenir sans la dimension du Processus (le temps), cela signifie que nous annulons le temps et l’arrêtons. C’est-à-dire que nous avons « ce qui était » et « ce qui est devenu », sans le cheminement entre les deux.
En gros, chacun de ces courants tente, à sa manière, de résoudre le problème du devenir absent, mais sans parvenir à articuler de manière équilibrée héritage, historicité et transformation.
Le récit des Gens de la Caverne : métaphore d’un temps suspendu
La thèse centrale de Shahrour est qu’une société qui conserve l’être et une simple continuité historique, mais perd la capacité du devenir créateur, finit par suspendre symboliquement le temps.
Cette idée est illustrée par le récit coranique des Gens de la Caverne. Les jeunes croyants, persécutés par leur société, se retirent du monde et s’endorment durant plusieurs siècles. Pour eux, le temps s’arrête alors qu’il continue pour le reste de l’humanité.
À leur réveil, le monde a changé sans eux. Ce qu’ils avaient fui est devenu normal et accepté. Incapables de s’adapter à cette nouvelle réalité historique, ils meurent.
Shahrour transforme un miracle religieux en un avertissement sociologique : celui qui s’endort par rapport au temps finit par mourir de son inadaptation lors du réveil. C’est une critique acerbe du traditionalisme qui vit dans un temps suspendu.
Son message aux sociétés arabes est un cri d’alarme: «Sortez de la Caverne».
Une philosophie générale du devenir
Au final, cette réflexion propose une vision unifiée du réel où tout — matière, vie, histoire, culture, religion, civilisation et mort — est structuré par la transformation.
L’être fournit la substance du monde. Le processus historique en constitue le mouvement. Le devenir représente la direction créatrice de ce mouvement.
Comprendre le réel revient donc à comprendre une loi fondamentale : rien n’est totalement fixe. Toute existence est traversée par le temps, exposée au changement et appelée à se transformer.
Dans cette perspective, la crise des sociétés humaines ne résulte pas d’une disparition de l’être, mais d’une incapacité à produire leur propre devenir historique, intellectuel et civilisationnel.
En conclusion, la pensée de Shahrour invite à une ‘révolution copernicienne’ de la pensée arabe. Il ne s’agit plus de chercher des réponses dans le passé (l’être figé), mais de réintégrer le mouvement du monde (le devenir). Pour lui, l’islam n’est pas un état de fait, mais un projet de transformation constante.



