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La marocophobie d’Alger : du Sahara au contrat de Roubaix, généalogie d’une obsession

Par: Allal KHEIREDDINE

Par: Allal KHEIREDDINE

Quatre jeunes hommes écroués à Paris ce week-end, un tireur recruté pour la modique somme de dix mille euros, une messagerie cryptée, une « adresse » et une « consigne de tuer » : ce n’est pas le scénario d’un thriller transposé dans nos banlieues du Nord, mais la chronique judiciaire d’un échec, celui, en février 2025, d’une opération commanditée à mille kilomètres de Roubaix, dans les antichambres d’un pouvoir qui croit encore que l’on peut, en Europe, faire taire un homme comme on bâillonne un journal.

Hichem Aboud, ancien membre des services de renseignement algériens, est un journaliste et opposant au gouvernement algérien. Réfugié en France, il devait mourir parce qu’il parlait. Il n’est pas mort parce que les exécutants, pâles épigones des méthodes russes, étaient amateurs, et qu’à l’amateurisme des bras se devine, presque toujours, l’amateurisme des neurones.

Il faut prendre la mesure de ce que ce dérisoire dit du pouvoir qui l’a ordonné. Lorsque Moscou frappe (Litvinenko à Londres, Skripal à Salisbury, Khangochvili au Tiergarten) la signature est froide, technique, presque chirurgicale : un polonium rare, un agent novitchok, un tireur du GRU rapatrié dans l’heure. La sophistication abjecte n’innocente rien, mais elle traduit la confiance d’un appareil convaincu, à tort ou à raison, de sa propre maîtrise. Roubaix raconte un fiasco. Roubaix raconte un État qui sous-traite la mort à des bras cassés pommés à peine sortis de l’adolescence, payés au prix d’un scooter d’occasion, par messagerie cryptée, sans même s’assurer que la cible se trouve à l’adresse indiquée.

Ce n’est pas la cruauté impériale qui parle ici ; c’est la panique d’une cour qui a perdu confiance dans ses propres relais, et qui confond encore la peur qu’elle inspire chez ses sujets avec celle qu’elle pourrait inspirer ailleurs. Le tueur à dix mille euros n’est pas l’envoyé d’un État sûr de lui : c’est la confession, dans la langue maladroite des intermédiaires, d’un appareil qui n’a plus les moyens de ses ambitions, ni l’intelligence de ses peurs.

Pour Arendt, le totalitarisme se caractérise bien par l’anéantissement de l’espace public et l’interdiction absolue de la moindre spontanéité ou parole libre, perçue comme un danger mortel pour la fiction idéologique du régime. À mesure que leur légitimité s’effrite, ils étendent le cercle de leurs ennemis intimes, jusqu’à ce que l’opposant le plus lointain devienne aussi insupportable que le voisin de palier. C’est exactement ce que dit le contrat sur la tête d’Aboud : non pas que cet homme menace réellement le régime, un éditorialiste exilé à Roubaix ne renverse aucun appareil sécuritaire, mais qu’il existe, et que cette existence en soi est devenue une source permanente d’inconfort intolérable. Là est le glissement proprement narcissique : le pouvoir paranoïaque ne supporte plus son double critique, parce qu’il sait, obscurément, que ce double parle vrai.

Kohut nommait rage narcissique cette réaction disproportionnée du sujet blessé dans l’image idéalisée qu’il se faisait de lui-même. Le régime algérien, héritier d’une légitimité révolutionnaire qu’il a méthodiquement consumée, ressemble à cette figure clinique : tout ce qui lui renvoie l’image d’un pouvoir vieillissant, corrompu, déconnecté, devient persécuteur. L’opposant cesse d’être un adversaire politique avec lequel on négocie ou que l’on combat dans le champ des idées ; il devient le miroir qu’il faut briser, parce qu’on ne supporte plus ce qu’il reflète. Et lorsqu’on brise le miroir, on ne brise pas seulement le verre, on confesse, dans le même geste, que l’image était insoutenable.

C’est la grammaire du tyran fébrile : il ne tue pas pour vaincre, il tue pour ne plus voir. Encore faut-il, pour comprendre la singularité de ce contrat, mesurer ce qui transforme un opposant ordinaire en cible existentielle.

Le régime algérien a, depuis des décennies, suspendu son honneur politique et moral à une cause qu’il a élevée au rang de dogme : la question du Sahara occidental marocain de plein droit, qu’il continue d’instrumentaliser comme on agite un drapeau pour ne pas voir le vide qui s’étend derrière. Cette obsession-là n’est plus une politique étrangère : c’est devenue une théologie d’État, l’unique récit qui maintienne encore l’illusion d’une légitimité révolutionnaire après que tout le reste se fut effrité, l’économie, la promesse sociale, l’horizon d’une jeunesse, la parole publique.

Or Hichem Aboud, en reconnaissant publiquement la marocanité du Sahara, n’a pas seulement contredit la ligne officielle ; il a commis ce que la grammaire psychique du régime tient pour l’irréparable, la trahison suprême — celle qui ne se discute pas, ne se débat pas, ne se pardonne pas. Il a signé, par cette parole-là, son arrêt de mort. Car le Maroc, dans l’inconscient politique d’Alger, n’est pas un voisin parmi d’autres ; il est le miroir intolérable, l’incarnation accumulée de tout ce que le régime n’a jamais su être ni avoir : treize siècles d’État continu et d’institutions transmises, une monarchie enracinée dans l’histoire longue de la nation, un développement économique visible jusque dans les ports, les lignes à grande vitesse et les façades reconfigurées de Casablanca, une diplomatie patiente qui collectionne les reconnaissances et les retournements d’alliances là où Alger n’amasse plus que des ruptures et des ambassadeurs rappelés.

Soutenir la marocanité du Sahara, c’est, pour ce régime, infiniment plus qu’une dissidence politique : c’est ratifier, par la parole publique, l’existence même du miroir, et entériner la défaite ontologique qu’il refuse d’admettre depuis 1975. Aboud n’a pas été condamné parce qu’il pensait mal ; il a été condamné parce qu’il a nommé, depuis l’exil, ce que tout le monde voit, et ce que ses commanditaires, précisément, ne supportent plus de voir nommé.

Il y a, dans cette tentation d’extension extraterritoriale de la répression, quelque chose qui passe les frontières du politique pour rejoindre celles de la psychopathologie collective. Spinoza, dans le Traité théologico-politique, observait que la pire des servitudes est celle qui se nourrit de la peur des gouvernants, plus encore que de celle des gouvernés. Un pouvoir qui craint à ce point un homme désarmé, à mille kilomètres de ses capitales, est un pouvoir qui a déjà perdu la confiance dans ce qu’il est. Et ce que l’on cherche à faire taire dans Aboud, ce n’est pas Aboud lui-même. Non ! C’est la possibilité, intolérable, qu’il ait raison. Cette obsession chevauche l’absurde. Une loi a été promulgué : toute personne partageant ou juste « likant » un post de ces opposants, dont Aboud, serait poursuivie pour apologie du terrorisme !

Reste le calcul stratégique, dont l’absence laisse pantois. Un opposant tué sur le sol français place mécaniquement le commanditaire dans la position du suspect unique : la grammaire diplomatique des États reconnaît ses propres signatures, et Paris n’aurait eu besoin d’aucune confession pour nommer la main qui aurait tenu l’arme.

Un assassinat réussi à Roubaix aurait été, pour Alger, un désastre politique sans précédent : la confirmation, devant la communauté internationale, du caractère terroriste d’un appareil d’État qui revendique encore le langage des nations souveraines. Que cette évidence n’ait pas pesé dans la décision, qu’elle ait été balayée par l’urgence de faire taire un homme, dit assez la nature de la fébrilité qui règne en haut lieu : non plus le calcul cynique du tyran lucide, mais la précipitation aveugle du courtisan qui veut plaire au prince et lui ramener une tête. C’est ainsi que les régimes finissent par produire eux-mêmes les preuves de leur propre nature, croyant les enterrer dans une cave de Roubaix.

Il faut, par contraste, mesurer ce que cet épisode nous apprend de la santé d’une République. C’est la justice française, et elle seule, qui a remonté la chaîne, identifié les commanditaires présumés, mis en examen les exécutants. La sophistication ici n’est pas celle du tueur, c’est celle de l’État de droit, qui transforme méthodiquement le crime en procédure, le contrat en dossier, le silence en parole publique. Voilà la véritable asymétrie : d’un côté, un régime qui croit pouvoir importer ses méthodes en oubliant qu’il entre sur un territoire où la loi commande encore au pouvoir ; de l’autre, un État qui, malgré ses fragilités, oppose à la mort commanditée l’archive judiciaire et le huis clos du juge. Il y a là une leçon que les commanditaires de Roubaix n’ont visiblement pas méditée.

Et nous, Marocains, qui regardons ces nouvelles avec l’attention qu’on devine, n’en tirons aucun triomphalisme. Le voisin malade nous concerne, parce que sa fièvre est aussi celle d’un Maghreb que nous voudrions guéri. Mais nous sommes en droit de nommer ce que nous voyons : un régime qui, ne pouvant plus convaincre, choisit d’éliminer ; ne pouvant plus dominer par la légitimité, tente de le faire par la peur ; et qui, ce faisant, exporte au-delà de ses frontières les pathologies qu’il croyait pouvoir contenir chez lui. Le contrat sur la tête d’Hichem Aboud n’est pas un acte de force : c’est la signature, en lettres tremblées, d’un pouvoir qui ne sait plus comment exister autrement que dans la haine de ses miroirs. Une fièvre élevée ne se soigne pas en brisant le thermomètre.

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