
Par: Allal KHEIREDDINE

Lorsque le Souverain, dans un geste qui dit beaucoup de l’âme d’un royaume, a étendu sa clémence aux supporters sénégalais dont l’égarement avait pourtant terni l’image du Maroc lors d’une nuit que l’on aurait souhaitée fraternelle, il a rappelé à tous qu’il existe, au cœur de notre tradition politique et morale, une grandeur qui ne se mesure ni à la sévérité des peines ni à la rigueur des verdicts, mais à la disposition d’un peuple et de son chef à élever la justice au-dessus d’elle-même. Le geste fut salué, comme il devait l’être, par ceux qui voient dans le pardon non un renoncement mais l’expression la plus achevée d’une force tranquille et confiante. Et pourtant, à mesure que les Sénégalais regagnaient les leurs, une question s’imposait, légitime et revient régulièrement : si l’étranger ayant offensé peut bénéficier de notre indulgence, comment ne pas songer à ces fils du Royaume qui, à divers titres, sont encore derrière des murs que la magnanimité royale pourrait, à son heure, faire reculer ?
Parmi eux, la figure de Maître Mohamed Ziane occupe une place singulière, non parce qu’elle exigerait davantage que toute autre, mais parce qu’elle condense, par sa stature et son histoire, l’idée qu’un avocat des libertés, un ancien ministre, un homme qui consacra sa vie à la chose publique, mérite, au-delà des querelles que sa parole put susciter, qu’on lui rende l’air libre et la dignité du jour. Autour de lui, d’autres noms, d’autres visages, parfois moins illustres mais tout aussi marocains, attendent ce souffle de clémence qui, dans nos traditions, ne se monnaie pas mais se donne, en souverain.
Feu Hassan II, dont l’intelligence politique demeure un patrimoine que l’on n’a pas fini d’inventorier, avait su trouver les mots qui scellent une nation : « La nation est miséricordieuse et clémente. »Il s’adressait alors à des Sahraouis séparatistes dont les mains, ne le taisons pas, portaient des marques que la mémoire seule pouvait pardonner. Et pourtant, il pardonna. Il comprit que le pardon, dans une monarchie séculaire, n’efface ni les faits ni les blessures : il les replace dans un horizon plus vaste, celui d’une communauté qui ne se laisse pas définir par ses fractures, mais par sa capacité à les surmonter. Cette parole, prononcée à l’endroit où elle pouvait le moins être attendue, demeure une boussole. Elle nous indique que la véritable autorité n’a jamais redouté l’apaisement, parce qu’elle sait que rien n’élève autant un trône que la main tendue.
Nos aïeux, qui pensaient parfois mieux que nous ne parlons aujourd’hui, l’avaient résumé d’une formule que les marchés et les douars répètent depuis des siècles : لي غلب يعف. « Celui qui l’emporte sait s’abstenir. » Le victorieux véritable n’est pas celui qui écrase, mais celui qui, ayant la possibilité d’écraser, choisit de relever. Tout l’art politique marocain, dans ses meilleures heures, s’est nourri de cette sagesse populaire que ni les codes ni les jurisprudences n’épuiseront jamais. Pardonner n’est pas céder ; c’est régner autrement, et plus haut.
L’Aïd qui approche offre, mieux que tout autre instant du calendrier, ce moment de bascule où la grâce ne sera pas une concession arrachée mais un don librement consenti, conforme à l’esprit de la fête. La tradition islamique, dont Sa Majesté est le Commandeur des Croyants et le garant, fait du pardon non un accessoire de la piété mais son cœur même. Que l’Aïd rende à nos foyers quelques-uns de ceux que la geôle a soustraits à l’embrassement des leurs, voilà qui serait fidèle à l’enseignement le plus ancien et le plus vivant : que la miséricorde divine, dont les croyants implorent à chaque prière la bienveillance, trouve dans la miséricorde des hommes son écho et sa promesse.
Que l’on ne s’y méprenne pas : ce plaidoyer ne se hausse contre personne, ne dispute aucun verdict, n’ouvre aucun procès en réhabilitation. Il appelle seulement à cette respiration nationale dont les peuples ont besoin pour avancer ensemble, et que les détracteurs habituels du Royaume, prompts à scruter nos ombres sans jamais saluer nos lumières, ne sauraient instrumentaliser ; car comment instrumentaliser la noblesse ? Comment retourner contre le Maroc un geste qui le grandit ? Les voix discordantes, celles qui campent à distance et prospèrent sur nos divisions, n’auraient plus rien à dire d’un pays qui s’illustrerait, à la veille de l’Aïd, par l’embrassement de ses propres enfants.
Le Maroc, dans cette affaire comme dans tant d’autres, n’a pas à craindre la générosité. Elle est son ancienne vertu, sa marque distinctive, son langage le plus haut. Que la grâce, à l’orée de la fête, vienne dire à nos compatriotes empêchés qu’ils n’ont jamais cessé d’appartenir à la communauté nationale, et qu’à celui qui sait s’élever reviendra toujours le dernier mot, celui que les générations retiennent et que l’Histoire, plus tard, vient confirmer.





