ACTUALITÉNOS CHRONIQUEURSPOLITOSCOPE

Chiites ou communistes ? Quand la méprise d’un président de séance devient une révélation involontaire

Sous le dôme, on confond Marx avec l’imam Ali. Et si on leur disait qu’ils ont déjà gouverné ensemble ?

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Il y a des moments, en politique, où l’on ne sait plus s’il faut rire ou pleurer. La séance parlementaire du lundi 18 mai 2026 a offert l’une de ces scènes absurdes dont les réseaux sociaux raffolent. Non, il ne s’agissait pas d’un duel à fleurets mouchetés sur la réforme de la justice fiscale. Non, rien d’aussi sérieux. Il s’agissait d’un lapsus. Mais quel lapsus !

Le président de séance, homme respectable s’il en est, a solennellement mélangé les communistes et les chiites. D’un trait de langue, il a envoyé Karl Marx siéger à Qom et l’imam Ali rédiger le Capital. Un instant de télévision en or, une confusion qui fera date.

Sur le moment, on a cru à une blague. Mais non. C’était du direct. Sur l’honneur. Et la profondeur de l’abîme intellectuel s’est soudain révélée.

L’embarras des puristes.

Pardonnons à l’honorable président. Après tout, les deux mots commencent par « ch » et finissent par « iites ». Les consonnes se ressemblent, surtout quand on a mal dormi. Mais derrière l’anecdote grince un malaise autrement plus inquiétant : c’est à ce niveau de rigueur conceptuelle que nos élus débattent du taux de TVA et du Code du travail ?

Car enfin, monsieur le président, le chiisme est une branche de l’islam, un dogme religieux, des croyances autour de la succession du Prophète. Le communisme est une philosophie matérialiste, athée, qui rêvait de l’abolition des classes et de la propriété privée. Autant dire la pomme et l’orange. Non, pardon : la pomme et le chameau.

Mais plutôt que de s’indigner tout ronds, prenons le problème à l’envers. Et si cette confusion était, en vérité, une prophétie involontaire ? Car enfin, messieurs les parlementaires qui ricanez, qui êtes-vous pour jeter la pierre ?

Quand l’histoire vient chatouiller la mémoire courte.

Car voilà le sel de l’affaire, la pommade qui pique : au Maroc, des « chiites » et des « communistes » ont déjà gouverné main dans la main. Pas dans une réalité parallèle. Pas dans un sketch de comédie. Dans un vrai gouvernement, avec des vrais ministres, des limousines et des discours à la nation.

Souvenez-vous, ou plutôt rafraîchissez votre mémoire. Il fut un temps, pas si lointain, où un grand chef des « chiites du Maroc » – du moins si l’on en croit les étiquettes que certains aiment coller – présidait le Conseil. Un homme réputé pour sa piété, sa barbe et sa référence à une certaine lecture religieuse de la politique. Un Premier ministre, donc, que ses détracteurs (mais aussi quelques naïfs) affublaient volontiers de l’étiquette « chiite » pour mieux le diaboliser, bien qu’il se revendiquât sunnite.

Et qui donc siégeait à ses côtés, dans un harmonieux duo au sommet de l’exécutif ? Mais l’ami communiste, évidemment ! Le secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS), l’héritier des anciens compagnons de route du marxisme-léninisme. Ensemble, ils ont partagé la même table du Conseil, le même bus ministériel et la même ambition de gérer le pays.

L’union sacrée du « ch ».

On aurait donc eu, d’un côté, l’amin al-‘am des chiites marocains (selon la légende urbaine), et de l’autre, l’amin al-‘am des communistes marocains (selon l’étiquette officielle). Et cette curieuse équipée a tenu le gouvernail du Royaume durant plusieurs années, sans que le ciel ne s’effondre. Étrange, non ?

Soudain, la méprise du président de séance prend des allures de métaphore involontaire. Il avait raison sans le savoir. Dans les faits, au sommet de l’État, la frontière était si poreuse que chiites et communistes (supposés) roulaient dans la même majorité.

Dès lors, pourquoi s’offusquer d’une confusion orale ? Elle n’est que le miroir fidèle d’une confusion politique bien réelle qui a vu, sous nos yeux, le muguet rouge fraterniser avec la barbe pieuse. On ne mélangeait plus les idoles, on se les partageait.

Morale d’un instant de radio nationale

Alors, chers élus, avant de vous étrangler sur un lapsus, posez-vous peut-être une petite question : si le langage vous trahit, ne serait-ce pas parce que votre propre histoire politique était plus troublante que votre syntaxe ?

Les communistes devraient rester dans les livres d’économie, les chiites dans les livres de théologie, a-t-on écrit. Très bien. Mais les alliances contre nature, elles, restent dans les annales de la mémoire des citoyens.

Et c’est là que le bât blesse. Le président de séance a simplement dit à voix haute ce que beaucoup de Marocains, amusés ou consternés, ont vu en silence : un jour, la boutique a été tenue par « l’imam » des soi-disant chiites et le « camarade » des ex-marxistes.

Alors, chiites ou communistes ? Les deux, mon général. Les deux. Et le pire, c’est que ça a existé. Sans sarcasme, pour de vrai.

Mais chut. Il ne faudrait pas réveiller les fantômes d’une coalition qui, elle au moins, ne confondait pas ses alliés. Elle les assumait. Pleinement. Jusqu’au prochain tour de manège électoral.
◇◇◇◇◇◇◇
Post-scriptum à l’attention du président de séance : Ne vous excusez pas. Votre erreur était une vérité déguisée. Maintenant, si vous pouviez simplement ne plus confondre la loi sur la grève avec une sourate, ce serait un progrès.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci