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Sur le tarmac américain, les Lions de la Teranga abdiquent

Par: Allal KHEIREDDINE

Par: Allal KHEIREDDINE

San Antonio, Texas. Le soleil d’Amérique tape sur le bitume. Des hommes en uniforme ordonnent. Des joueurs obéissent. Chaussures retirées, bagages retournés, corps fouillés à même le tarmac, sous les yeux des caméras, sous les yeux du monde, non comme des invités, non même comme des suspects ordinaires, mais comme des corps à inspecter, des présences à tolérer, des risques à évaluer. Ce sont les Lions de la Teranga, finalistes de la dernière CAN, ambassadeurs d’une nation dont la fierté, dit-on, ne se marchande pas.

Personne n’a bougé. Personne n’a protesté. Tête baissée, exécution silencieuse. Ce sol texan n’est pas neutre, il garde en mémoire ce que les manuels tentent d’édulcorer. C’est dans ces mêmes ports du Sud, Galveston, La Nouvelle-Orléans, Charleston, que débarquaient enchaînés des hommes arrachés précisément à ce Sénégal dont les descendants foulent aujourd’hui le bitume en vice champions. La cale du négrier a laissé place au tarmac douanier, le maître des plantations a revêtu un uniforme fédéral, mais la grammaire du corps, elle, n’a pas changé : se soumettre, ne pas regarder dans les yeux, attendre que l’on décide de vous. Ce n’est pas une métaphore. C’est une continuité.

Et pourtant, voilà où la pensée ne peut plus faire semblant ; ces mêmes joueurs, ces mêmes dirigeants n’avaient pas cette retenue quelques semaines plus tôt. Quand le Maroc les accueillait pour la finale de la CAN 2025, la machine à indignation tournait à plein régime : communiqués officiels, refus d’entraîner au Complexe Mohammed VI, accusations de manque d’équité, appels à la CAF, politiques en furie. La CAF a tranché en sanctionnant la FSF à hauteur de 615 000 dollars d’amendes pour comportements antisportifs et atteintes à l’image du football. Mais à San Antonio, rien. Pas un communiqué. Pas une sommation à la FIFA, co-organisatrice de ce Mondial américain dont les dérives s’accumulent, un arbitre somalien refoulé à la frontière, un attaquant irakien retenu sept heures à O’Hare, des délégations traitées comme des convois suspects.

Fabio Cannavaro, sélectionneur d’Ouzbékistan, lui aussi fouillé, a au moins eu la franchise de trouver la chose curieuse : « Ils m’ont dit que c’était le règlement, mais finalement, le contrôle n’a concerné que nous. » Du côté sénégalais : le vide. Un silence parfait, absolu, et dans sa perfection même, révélateur. Aimé Césaire appelait cela la domestication de l’âme, ce moment où la violence du dominant est si profondément intégrée qu’elle n’est plus ressentie comme violence, mais comme ordre naturel des choses. On ne crie pas contre celui dont on a appris, génération après génération, à ne pas croiser le regard. On crie contre le voisin, l’égal, celui dont la réussite dérange précisément parce qu’elle prouve que l’on pouvait se tenir droit.

Le Maroc dérange parce qu’il refuse l’ordre symbolique établi : pays africain qui accueille des Coupes du Monde, trace des gazoducs continentaux, gagne et ose le faire savoir sans demander de permission. Face à lui, on s’autorise l’insolence, parce que l’insolence fraternelle ne coûte rien, parce que l’Afrique ne gèle pas les avoirs ni ne bloque les visas. Face à Washington, on se tait, parce que Washington, lui, peut retenir un attaquant sept heures dans un couloir d’aéroport, refouler un arbitre accrédité par la FIFA, conditionner une participation à un Mondial à la bonne humeur d’un agent des douanes.

Cette économie de la révolte, dépensée là où elle est sans risque, épargnée là où elle est nécessaire, n’est pas de la diplomatie. C’est de la peur déguisée en sagesse. Qu’on entende bien ce que ces lignes disent, et ce qu’elles ne disent pas. Elles ne disent pas que le peuple sénégalais manque de fierté, Senghor, Cheikh Anta Diop, Sembène Ousmane ont été des géants pour qui la dignité était une exigence existentielle, pas un mot de tribune. Elles ne disent pas non plus que le Maroc est au-dessus de la critique, il a ses propres chantiers, ses propres contradictions. Elles disent simplement ceci : la souveraineté n’est pas un vêtement que l’on enfile et retire selon l’interlocuteur. Une nation qui réserve son courage aux batailles sans risque ne construit pas sa dignité, elle la rejoue. Et l’Afrique, si elle veut un jour parler d’une voix qui porte vraiment, devra apprendre à exiger la même chose de Washington qu’elle exige de Rabat. Les ancêtres sénégalais qui ont traversé l’Atlantique dans les cales n’avaient pas le choix de se taire. Leurs descendants, eux, ont ce luxe. Et ils l’ont exercé à l’envers.

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