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Les dimanches de DAOUDA. Méditerranée : sortir du récit biaisé d’un Nord dominant et d’un Sud passif

Par: Aziz DAOUDA

L’histoire des relations entre les deux rives de la Méditerranée a longtemps été racontée à travers une grille de lecture déséquilibrée. Le Nord y apparaît comme le moteur, le centre de l’innovation et de la modernité, tandis que le Sud est relégué au rang de périphérie, de simple récepteur ou de zone d’ombre. Ce récit, largement hérité des constructions intellectuelles européennes modernes, continue d’influencer les discours académiques, médiatiques et politiques.

Cette lecture est non seulement incomplète, mais historiquement erronée et souvent orientée. La Méditerranée n’a jamais été une frontière figée entre deux mondes séparés. Elle a toujours été un espace d’échanges, de circulations et d’influences réciproques. Dès l’Antiquité, elle relie des civilisations africaines, levantines, européennes et orientales dans un même continuum historique. Phéniciens, Carthaginois, Égyptiens, Numides et, plus tard, les civilisations musulmanes ont joué un rôle décisif dans la structuration des échanges commerciaux, culturels et scientifiques.

L’idée d’une Europe autonome, source unique de la modernité, est une reconstruction tardive. En réalité, l’Europe s’est aussi construite grâce au Sud.

  • L’effacement des Maures et des Amazighs

L’un des angles morts les plus graves de ce récit dominant concerne l’apport amazigh. Les Amazighs ou les Maures ne sont pas un élément secondaire de l’histoire méditerranéenne ; ils en sont l’un des acteurs majeurs. Leur rôle a été déterminant dans la formation de l’espace nord-africain, mais aussi dans l’histoire de l’Europe du Sud. L’archéologie atteste ce rôle majeur des Amazighs à travers les siècles.

De l’Espagne au Portugal, du sud de l’Italie à la Sicile, l’empreinte amazighe est réelle, profonde et durable. La conquête de la péninsule Ibérique au VIIIe siècle, menée par Tariq ibn Ziyad à la tête d’une armée majoritairement amazighe, reste un moment fondateur. Pourtant cette réalité est souvent minimisée au profit d’un récit arabo-centré qui efface la composante berbère. Or, sans les Amazighs, il n’y aurait pas eu d’implantation durable du monde musulman en Europe occidentale.

  • Al-Andalus et la Méditerranée occidentale.

Réduire Al-Andalus à une simple extension du monde arabe est une simplification excessive, voire erronée. Les dynasties qui ont marqué son apogée, notamment les Almoravides et les Almohades, sont d’origine amazighe. Elles ont profondément influencé l’organisation politique, les structures militaires, la pensée religieuse, l’architecture et les formes de pouvoir en Méditerranée occidentale.

Le sud de l’Espagne et du Portugal porte encore aujourd’hui les traces visibles de cette présence. Un détour par Cáceres, en Estrémadure, suffit à s’en convaincre : nombre de toponymes, d’éléments urbains et d’héritages architecturaux évoquent cette histoire. Certaines ruelles y sont encore dites Derb. L’histoire urbaine, les réseaux d’irrigation, certains héritages architecturaux, mais aussi les circulations de savoirs témoignent de cette contribution. Ignorer cette dimension revient à mutiler l’histoire réelle de la région. Aujourd’hui, l’arrivée des Maures en Espagne est encore célébrée de diverses façons.

Cette présence ne se limite pas à la péninsule Ibérique. En Sicile et dans le sud de l’Italie, les contacts entre Nord-Africains et Européens ont également été constants, notamment à travers les dynamiques islamiques, normandes et commerciales. Là encore, les récits simplificateurs parlent trop souvent d’« influence arabe » en bloc, en gommant la diversité des acteurs historiques. Il m’est arrivé, il y a quelques années à Palerme, de rencontrer un historien, dont j’ai malheureusement oublié le nom, qui m’a montré les multiples apports des Maures dans la région et les nombreuses similitudes avec la ville d’Azemmour, notamment les portes urbaines équipées d’un ingénieux mécanisme à rondins.

  • Un effacement politique.

Cet oubli n’est ni accidentel ni neutre. Il s’explique par plusieurs biais cumulés. D’abord l’eurocentrisme, qui peine à reconnaître que des populations africaines ont contribué à la formation de l’Europe. Ensuite une historiographie arabo-centrée, qui homogénéise le monde musulman en invisibilisant ses composantes non arabes. Enfin l’héritage colonial, qui a besoin de simplifier l’histoire pour légitimer une hiérarchie civilisationnelle.

Le résultat est toujours le même : les Amazighs sont relégués à un rôle secondaire, voire folklorique, alors qu’ils ont été des acteurs structurants de l’histoire méditerranéenne. Comment expliquer la similitude linguistique entre le Maroc et Malte ? Comment expliquer que de nombreux chrétiens et juifs aient étudié, assis sur des nattes tressées, à la Qaraouiyine et obtenu ses diplômes ?

  • Réhabiliter une histoire partagée.

Corriger ce biais ne consiste pas seulement à ajouter quelques noms ou épisodes oubliés. Il faut repenser la narration elle-même. La Méditerranée n’est pas un espace où le Nord produit et le Sud reçoit. C’est un espace de co-construction permanente. Les historiens, en s’appuyant notamment sur des données archéologiques, doivent rétablir les vérités historiques et orienter les récits.

Réhabiliter cette histoire implique de reconnaître :

  • la pluralité des centres de production historique;
  • l’apport décisif des civilisations africaines, notamment amazighes;
  • la part arabe, mais aussi non arabe, des dynamiques islamiques;
  • les interactions constantes entre les deux rives, au-delà des conflits.

Il ne s’agit pas d’inverser une domination symbolique pour en créer une autre, mais de rétablir la complexité de la construction civilisationnelle de l’ensemble du pourtour méditerranéen.

  • Dépasser l’opposition Nord–Sud.

La Méditerranée n’est ni une simple frontière ni une ligne de fracture. Elle est un continuum historique, culturel et humain. La réduire à une opposition entre un Nord actif et un Sud passif, c’est prolonger un héritage intellectuel issu de la domination coloniale.

La considérer comme un espace partagé permet de restituer les circulations, les influences croisées et les contributions oubliées. Parmi elles, l’apport amazigh occupe une place centrale, que l’histoire dominante a trop longtemps minorée. Restituer cette mémoire n’est pas réécrire l’histoire : c’est la réparer.

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